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«Un système bancaire gratuit, je m’excuse, ça n’existera pas», selon Louis Vachon, PDG de la Banque Nationale

Il estime que les fintechs doivent plutôt travailler en symbiose avec les banques

Louis Vachon
Photo PIerre-Paul Poulin Le PDG de la Banque Nationale Louis Vachon pense que les outils d’intelligence artificielle pourront bientôt être utilisés par des employés qui n’auront plus nécessairement besoin d’avoir un doctorat.

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Le PDG de la Banque Nationale Louis Vachon est convaincu que les banques ne vont pas disparaître au profit des entreprises technos de la finance qui tentent de les détrôner avec leurs services quasi gratuits.

« Si leur modèle d’affaires c’est de remplacer les banques, bonne chance, c’est tout ce que je peux leur souhaiter parce que, nous, on ne se tassera pas », partage en entrevue au Journal le PDG de la Banque Nationale Louis Vachon.

Pour le prouver, le dirigeant donne l’exemple de la techno californienne Lending Club qui est allée chercher beaucoup de prêts grâce à sa « très belle » plateforme, mais qui n’a pas été capable de les financer.

Résultat, la banque montréalaise a volé au secours de l’entreprise de San Francisco en pleine crise de liquidités en achetant 1,3 milliard $ de ses prêts.

« Est-ce qu’on a tiré un peu avantage de leur situation en termes de finance ? Oui, parce que dans le bancaire, il n’y a pas juste la technologie, la gestion des risques est extrêmement importante », dit le chef de l’institution de plus 250 milliards $ d’actifs.

Pour l’instant, les fintechs ne sont pas actives dans les marchés des capitaux (prêts aux gouvernements et aux grandes entreprises), mais sont plus dans le prêt des particuliers et dans le système de paiement qui ne représente que 15 % des revenus de la Banque Nationale, ajoute-t-il.

« Au-delà du bruit, combien de fintechs font beaucoup d’argent au Canada ? Qui ont des revenus importants ? », s’interroge à voix haute Louis Vachon.

La Banque Nationale a annoncé, en janvier, qu’elle déménagera son siège social du 600, rue de la Gauchetière Ouest. Le quartier général  retournera sur la rue Saint-Jacques, dans une tour de 36 étages.
Photo Martin Chevalier
La Banque Nationale a annoncé, en janvier, qu’elle déménagera son siège social du 600, rue de la Gauchetière Ouest. Le quartier général retournera sur la rue Saint-Jacques, dans une tour de 36 étages.

« Pas très bons en finance »

« Dans fintech, il y a le mot “fin” qui veut dire finance, les gens de fintech il y en a beaucoup qui sont bons en technologie, mais pas très bons en finance », renchérit Louis Vachon pour enfoncer le clou.

Cybersécurité déficiente, blanchiment d’argent, enjeux de réglementations... Le numéro un de l’institution québécoise trouve que les fintechs ont encore bien du chemin à faire avant d’espérer rattraper les grandes banques.

À l’ère où une brèche de sécurité peut être fatale, Louis Vachon prend ses gardes. Il ne veut surtout pas qu’une jeune PME techno greffée à son réseau informatique devienne le maillon faible de son système de protection.

Sécurité déficiente

« Une des grandes faiblesses, pour nous, de travailler avec les fintechs, c’est que dans de nombreux cas elles n’ont pas beaucoup de rigueur au niveau de la cybersécurité », insiste M. Vachon.

Dans certains cas, son équipe de sécurité a réussi à pénétrer dans leur système souche en moins d’une demi-heure, ce qui n’a rien de rassurant, note-t-il.

M. Vachon est tout de même persuadé que certaines jeunes entreprises tireront leur épingle du jeu. Il garde donc l’œil ouvert.

« Il y a de la caricature, c’est gonflé. Cela dit, le phénomène est réel, il y a des compagnies là-dedans qui vont vraiment réussir », conclut celui qui a injecté une trentaine de millions $ dans huit d’entre elles ces derniers mois.

Cinq grands enjeux qui préoccupent Louis Vachon

Intelligence artificielle

Depuis près de cinq ans, la Banque Nationale investit en intelligence artificielle « à profit », précise Louis Vachon. D’ici la fin de l’année, l’institution veut mener à terme 22 petits projets. Le mois dernier, elle a mis la main sur la « bolle des maths » de l’Université de Montréal, Manuel Morales, pour qu’il occupe le poste de scientifique en chef en intelligence artificielle. Le grand patron de la Banque Nationale veut que tous ses départements, sans exception, intègrent ses outils, tout en prenant bien soin de mesurer les nouveaux risques posés par ceux-ci.

Emplois

Personne ne sait combien d’emplois seront perdus en raison de l’automatisation, estime Louis Vachon. « Ce n’est pas clair du tout », résume-t-il. M. Vachon ne comprend pas pourquoi le PDG de Citigoup, Jamie Forese, a dit qu’il allait devoir supprimer 10 000 postes d’ici cinq ans avec l’arrivée des robots. « Nous, on utilise déjà l’intelligence artificielle et nous n’avons pas coupé de postes dans les marchés de capitaux », précise-t-il. M. Vachon reconnaît par ailleurs certains gains de productivité. Par exemple, à la Banque Nationale, un seul cambiste peut désormais faire le travail de 50 employés en surveillant 1300 titres au Canada grâce à un puissant ordinateur.

Nature humaine

Contrairement à certains concurrents, Louis Vachon affirme qu’il refuse de hisser la technologie au sommet des priorités de l’institution qu’il dirige. Selon lui, la culture et le talent sont aussi importants que la techno. « La base de l’économie de marché, la base de la société, c’est la nature humaine. Ce n’est pas les algorithmes. Ce n’est pas les applications », lance-t-il. La révolution technologique en cours est d’abord et avant tout une révolution culturelle, insiste M. Vachon. « Le facteur de différenciation principal pour une compagnie comme la nôtre va demeurer le facteur humain », pense-t-il.

Bitcoin

Louis Vachon n’est pas un partisan des cryptomonnaies. « C’est déjà une bulle, c’est démontré. On était à 16 000 $, on est déjà rendu à 7000 $. Ce n’est pas une monnaie non plus. Tu peux l’utiliser pour payer à peu près nulle part », tranche-t-il. Le patron de la Banque Nationale ajoute que la valeur du bitcoin fluctue trop et qu’elle ne peut pas non plus être considérée comme étant une valeur refuge. Il rappelle aussi que les entrepreneurs du bitcoin sont moins là pour la mission que pour les profits. « Les rois de la cryptomonnaie sont là par charité chrétienne ? Je ne le pense pas », laisse-t-il tomber.

Chaînes de blocs

Contrairement aux bitcoins et autres cryptomonnaies, la technologie des chaînes de blocs pique la curiosité du patron de banque. En avril dernier, il a fait une émission de 150 millions de dollars américains (197 millions $ CA) avec une institution traditionnelle, J.P. Morgan, et a fait la même chose en parallèle sur les chaînes de blocs. « On va voir dans un an. On va voir les résultats. On va le tester. Est-ce que ça va être plus rapide ? Moins coûteux ? Plus sécuritaire ? », se demande-t-il. M. Vachon doute fort par contre que les chaînes de blocs soient invulnérables. « Si je suis piraté, je sais qui est responsable. C’est moi, mon conseil d’administration et les actionnaires. À la chaîne de blocs, qui est responsable ? Tout le monde et personne ? », s’interroge-t-il.