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Donald Trump déboulonné et passé à la moulinette (bis)

Donald Trump déboulonné et passé à la moulinette (bis)
AFP

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Parfois, il convient d’en dire moins pour en faire comprendre plus. En deux minutes, un commentateur politique australien chevronné a réussi à déboulonner Donald Trump et à capturer l’essence du profond problème que représente son passage à la présidence pour le leadership international des États-Unis.

Ce billet a été publié il y a un an jour pour jour. Aujourd'hui, Donald Trump est arrivé à Bruxelles où se tiendra le sommet de l'OTAN (voir mon analyse ici) et tout ce qui était dit dans ce reportage de deux minutes il y a un an continue d'être pertinent. L'année qui vient de s'écouler n'a fait que confirmer certaines des pires craintes qu'on pouvait entretenir au sujet du président américain. J'ai ajouté quelques brèves mises à jour à mes commentaires ici et là, mais le message reste brûlant d'actualité. Ma traduction du reportage de Uhlmann est en caractères gras. Mon commentaire d'origine est en caractères réguliers et mes quelques commentaires ajoutés aujourd'hui sont en italiques.

Parmi toutes les réactions au voyage européen de Donald Trump et à sa participation au sommet du G20, ce reportage du journaliste australien Chris Uhlmann est devenu viral à travers le monde. En deux petites minutes, il résume de façon précise et juste les principaux problèmes de la présidence Trump qui minent le leadership international des États-Unis et dont on a été témoins lors du sommet de Hambourg. Après la vidéo du reportage, ci-dessous, j’en fournis une traduction complète (ma propre traduction) avec quelques commentaires.

«On savait déjà, Barrie, que le président des États-Unis a des habiletés particulières, qu’il a identifié une sorte de maladie dans les démocraties occidentales, mais il n’a pas de remède pour cette maladie et il semble enclin à l’exploiter à son avantage. On a aussi appris qu’il n’a aucune intention de mener le monde, pas plus qu’il n’a de capacités pour le faire.»

Dans cette brève introduction, Uhlmann souligne un élément central de la (non-)politique étrangère de Trump, c’est à dire l’absence manifeste de toute prétention à occuper le poste de commande au niveau global lorsqu’il s’agit de l’économie ou de l’environnement, au sein des alliances pour les enjeux stratégiques, ou entre les démocraties libérales avancées en ce qui concerne les valeurs sociales profondes. Qu’importe donc s’il n’a aucune capacité pour exercer le leadership au nom de son pays s’il n’a aucune intention de le faire. Il est normal qu’à ce genre de jeu, il est fermement convaincu de ne pas pouvoir perdre.

2018: Il est important de se rappeler de cette observation alors que Donald Trump entame le sommet de l'OTAN. Dans son esprit, le fait que l'Alliance atlantique constitue un rempart pour des valeurs fondamentales n'a aucune importance. Il voit sa relation avec les alliés en termes purement transactionnels et s'il peut user d'intimidation en vue d'obtenir ce qu'il perçoit comme un avantage, il le fera, même si ses gestes entraînent à plus ou moins brève échéance un démantèlement de l'alliance.

«Le G20 est devenu le G19 à la fin du sommet. À propos de l’accord de Paris sur le Climat, les États-Unis ont été laissés isolés et sans amis; mais comme il était clair d’entrée de jeu que ce serait le cas, un président habile aurait identifié un enjeu autour duquel il aurait pu rallier la plupart des leaders. En plus, Trump en avait un à portée de la main: les tests de missiles nord-coréens. Alors où était la déclaration du G20 condamnant la Corée du Nord qui aurait mis de la pression sur la Chine et la Russie [de ne pas faire cavaliers seuls sur ce dossier]? Les autres leaders l’attendaient. Ils étaient prêts à l’appuyer, mais cette déclaration n’est jamais venue.»

On savait déjà que Trump n’allait pas renverser sa position sur le climat et l’accord de Paris, emprisonné qu’il est dans son désir de consolider sa base et de satisfaire aux demandes des bailleurs de fonds de son parti. Pourtant, s’il avait vraiment souhaité détourner l’attention vers un enjeu consensuel où le leadership des États-Unis devrait, normalement, inspirer une plus grande confiance que celui de la Chine et de la Russie, il avait devant lui l’enjeu tout désigné pour le faire au lendemain des essais balistiques nord-coréens. Il n’a même pas essayé.

2018: Un an plus tard, le président américain devrait normalement avoir toutes les raisons du monde de condamner l'attaque de la Russie contre l'élection américaine de 2016, qui pourrait fort bien être répétée de diverses façons dans d'autres pays de l'OTAN. Il ne le fera pas. Quant à la Corée, qu'il avait préféré ne pas soulever avec ses alliés il y a un an et avec laquelle il a préféré traiter seul, il n'a réussi qu'à donner à Kim Jong-un un statut et un prestige dont il n'aurait même pas osé rêver il y a douze mois, et le programme nucléaire nord-coréen n'a pas été entravé d'un iota.

«Il y a une tendance chez quelques commentateurs bienveillants et optimistes de confondre les discours écrits pour Trump avec les pensées de l’homme lui-même. Dans les discours qu’on lui avait préparés pour sa visite en Pologne et qu’il a lus scrupuleusement, il y avait en effet quelques observations intéressantes sur la défense des valeurs de l’Occident. Il est dans une position unique, celle d’être le seul homme qui a véritablement le plein pouvoir pour faire quelque chose pour la défense de ces valeurs.»

«Toutefois, le vrai Trump est celui qu’on peut lire ou entendre en dehors des discours soigneusement rédigés. C’est l’homme qui étend sa bile en 140 caractères et qui gaspille ses précieuses journées en tant que président à fomenter la guerre à des institutions fondamentales à l’Occident, comme la branche judiciaire, les agences gouvernementales autonomes et la presse libre.»

En réaction à la visite de Trump, on a entendu encore une fois le concert des commentateurs qui se sentent obligés d’accorder quelques notes de passage à Donald Trump une fois de temps en temps en soulignant qu’il «est enfin devenu présidentiel». Dans les faits, les seuls moments qui méritent ce genre de commentaires sont ceux où Donald Trump récite diligemment les mots écrits pour lui par les professionnels de son entourage. Dès que le président est laissé à lui-même, que ce soit sur Twitter, dans ses discours partisans improvisés ou dans ses rencontres avec les dirigeants russes, c’est le vrai Donald Trump qui ressort. Son obsession à dénigrer les médias de son pays et d’ailleurs, entre autres, fait un tort énorme à la qualité de la délibération démocratique. Dans ce sens, les Américains avaient de quoi être particulièrement embarrassés de voir leur président blaguer avec son vis-à-vis polonais, dont l’instinct démocratique n’est pas particulièrement développé, sur ses propres efforts de censure des médias.

2018: Non, le comportement de Donald Trump ne s'est pas amélioré depuis l'an dernier à pareille date. Ce qui a changé, c'est les critères que le monde est aujourd'hui forcé d'employer pour juger de ce qui est acceptable de la part d'un leader politique d'une grande puissance démocratique. Quant à la guerre que mène Trump contre les médias et les institutions de son pays, elle continue de plus belle et elle réussit assez bien, car les supporters du président sont ausjourd'hui enclins à douter de tout ce que rapportent les médias et portent un regard encore plus sceptique sur les institutions juridiques, notamment dans le cadre de l'enquête sur l'affaire russe.

«Au sommet, il avait l’air d’un personnage mal à l’aise, isolé et hors de son élément. On avait nettement l’impression que plusieurs autres leaders faisaient de leur mieux pour le contourner.»

Les images ne mentent pas, au sommet de Hambourg, Donald Trump avait parfois et même souvent l’air d’un chien dans un jeu de quilles. Évidemment, lors des rencontres en face à face, les leaders étrangers font un effort pour le mettre à son aise (et Justin Trudeau semble être passé maître dans cet art délicat), mais lorsqu’il est question des enjeux globaux où la position de Trump détonne avec la plupart des consensus importants, les dirigeants ne se gênent pas pour exhiber clairement la distance qui les sépare d’un personnage historiquement impopulaire.

2018: Regardez bien les images du sommet de l'OTAN. Ce sera vraisemblablement un copié-collé de ce qu'on décrivait l'an dernier au G20.

«Donald Trump est un homme qui adore le pouvoir parce que son pouvoir lui permet de redorer le blason de sa célébrité. Le fait d’être le centre d’attention dont tout le monde parle à tout moment est tout ce qui compte vraiment pour lui et il n’attribue aucune valeur au sens des mots, ce qui fait que ce qui est dit un jour peut être contredit le lendemain.»

Ici, Uhlmann met le doigt sur l’essence du personnage de Donald Trump. Toute sa vie, il a voulu attirer l’attention sur lui. Qu’on parle de lui en bien ou en mal lui importait peu, à condition que tout le monde le connaisse et sache à quel point il est riche. La direction des politiques de son gouvernement lui importe peu, à condition qu’on lui permette d’aligner les «victoires». Le sens ou la vérité de ses déclarations comptent beaucoup moins que les émotions qu’il arrive à générer chez ceux qui l’admirent et qui le suivent. Dans ce sens, le fait d’être isolé par le reste de la communauté internationale joue son jeu, car s’il est à part des autres, c’est de lui dont on parle et c’est sur lui que les projecteurs sont braqués.

2018: Rien à ajouter. Uhlmann a visé en plein dans le mille et il ne se passe pas un jour sans que Trump ne confirme les observations de ce bref passage.

«En somme, qu’avons-nous appris? On a appris que Donald Trump a pressé à fond sur l’accélérateur du déclin des États-Unis en tant que leader global. Il a réussi à isoler son pays, à confondre et aliéner ses alliés et à diminuer la stature de l’Amérique. Il cédera cette position de puissance à la Chine et à la Russie, deux États autoritaires qui mettront de l’avant un ensemble de règles très différentes pour le 21e siècle. Certains applaudiront ce déclin accéléré des États-Unis, mais je crois que nous regretterons le leadership américain quand il aura disparu. Voilà la plus grande menace qui pèse sur les valeurs de l’Occident que Trump prétend tenir en si haute estime.»

On parle depuis longtemps du déclin de la puissance des États-Unis, mais alors que tous les présidents précédents avaient considéré comme une priorité absolue de freiner ou d’inverser ce processus que certains considèrent inéluctable, Donald Trump semble déterminé à faciliter ce déclin et à abandonner toute prétention de leadership global. Même s’il promet de restaurer ce qu’il appelle la grandeur de l’Amérique, l’essence de son action internationale depuis son arrivée au pouvoir il y a à peine six mois a contribué à diminuer la stature internationale de son pays.

Il est encore tôt pour dire que ce processus est complété ou irréversible, ou même pour conclure qu'un rattrapage de la présidence Trump est impossible, mais il aura fallu deux petites minutes à ce journaliste australien pour faire prendre conscience à tous ceux qui se donnent la peine d’observer le président américain en action qu'il met en danger les fondements même du leadership global de son pays. Et à ceux qui se félicitent de la disparition du leadership américain fondé sur un ensemble de valeurs libérales, il incombe entre autres de préciser en quoi un leadership global fondé sur les valeurs des États chinois ou russe serait plus souhaitable.

2018: Un an plus tard, le processus de déclin du leadership international des États-Unis avance encore à vitesse grand V. Il ne serait même plus étonnant, au rythme où vont les choses, d'assister à un événement aussi dramatique q'une sortie des États-Unis de l'Alliance atlantique, celle-là même qui a permis à ce pays de «gagner» la Guerre froide, ce qui aurait dû, en principe mener à une consolidation du leadership de la plus puissante de démocratie du monde. La suite de cette triste histoire se déroulera devant nos yeux (et derrière des portes closes quand Trump rencontrera son maître à penser en tête-à-tête au Kremlin) dans les jours qui viennent.   

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM