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La liberté sacrifiée

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Le 4 juillet, le Festival international de jazz de Montréal (FIJM) annulait le spectacle SLAV de Robert Lepage sur des chants d’esclaves noirs présentés dans une perspective universelle. Le même jour, sur mon blogue, j’expliquais pourquoi cette décision était en fait un geste odieux de censure.

Le FIJM invoque un problème de sécurité à la suite des manifestations réclamant le retrait du spectacle pour cause d’« appropriation culturelle ». (Ce concept américain s’érige contre l’adoption de référents culturels d’un groupe « dominé » par un groupe « dominant ».)

Pauvre FIJM. Cette controverse, c’est de la p’tite bière. En 1978, le Théâtre du Nouveau Monde et son directeur Jean-Louis Roux présentaient la pièce féministe Les fées ont soif. Pendant des mois, ils ont croulé sous les manifs et les menaces de mort. Des curés traitaient la pièce de cochonnerie blasphématoire et exigeaient son retrait.

M. Roux leur a tenu tête au nom de la liberté d’expression. Où sont les Jean-Louis Roux d’aujourd’hui ? Cela dit, nous sommes en démocratie. Les opposants de SLAV avaient tout à fait le droit de réclamer son annulation si ça leur chantait. Le vrai responsable du gâchis est le FIJM.

Responsable

Craignant d’endommager sa marque pour cause de « racisme » allégué, son directeur a sacrifié la liberté d’expression des créateurs de SLAV sur l’autel des intérêts d’affaires du FIJM. Ce faisant, qu’il le veuille ou non, le FIJM avalise le concept inquiétant d’« appropriation culturelle ».

Faudra-t-il maintenant soumettre les créateurs aux diktats du lobby du jour ? Faudra-t-il « racialiser » l’art ? À ce compte-là, fermons tous les cinémas, théâtres et librairies. Depuis des siècles, de Othello à Dany Laferrière, dont un des romans s’intitule Je suis un écrivain japonais, les cultures et les couleurs de peau se fertilisent les unes les autres. C’est la sève même de l’expérience humaine.

Et dites-moi, qui sera le prochain sacrifié ? Le réalisateur d’un film sur les agressions sexuelles subies par des femmes ? Une écrivaine hétéro signant un roman sur des hommes gais ? Etc. Forts de cette victoire de la censure, d’autres lobbys exigeront le retrait d’une œuvre dès qu’elle s’éloignera de « leur » vision des choses.

Régression

Malgré tout, certains disent qu’il aurait fallu « discuter » avec les opposants de SLAV. Or, ces nouveaux curés ne voulaient pas débattre. Certains ont tenté d’imposer leurs conditions. À défaut de quoi, ils ont réclamé l’annulation du spectacle. D’où leur ton triomphant une fois leur vœu exaucé par le FIJM.

Ces opposants prétendent aussi parler au nom de LA communauté noire. Il n’y a pourtant pas de communauté noire unifiée au Québec. Idem, heureusement, pour une soi-disant « communauté blanche ».

En postulant la race comme élément central du processus artistique, ces opposants proposent une régression sociale majeure. Au nom de la liberté d’expression, la seule réponse responsable est « non merci ».

Que Robert Lepage, un créateur universaliste et renommé de par le monde, ait eu à subir chez lui la guillotine de la censure est une honte sans nom.