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Le Speak White des «antiracistes»

Censure
Le Journal de Québec

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Plus les jours passent, et plus il devient évident que l’affaire SLAV représente un moment important dans la redéfinition du débat public québécois. Une mouvance jusqu’alors mal connue du commun des mortels, pour faire court, la gauche racialiste, ou plus exactement, l’extrême-gauche identitaire et racialiste, s’est imposée au cœur du débat en parvenant à faire annuler SLAV, un spectacle de Robert Lepage et de Betty Bonifassi. Le FIJM s’est couché, le TNM s’est couché aussi, et plusieurs figures publiques, sans endosser directement la censure, ont quand même fait pénitence en s’excusant de ne pas avoir tenu compte suffisamment de la sensibilité de la «communauté noire», sans se rendre compte qu’elles reprenaient par-là une lecture racialiste du tissu social. Certains organismes chargés de subventionner la culture ont déjà envoyé le signal implicite ou explicite qu’ils tiendraient compte du critère d’appropriation culturelle ou de représentation diversitaire dans l’élaboration de leurs politiques.

Comme d’habitude, dans une démocratie occidentale vidée de sa substance, des groupuscules idéologiques radicalisés parviennent à imposer leur vision du monde à une élite politique et culturelle dévitalisée, qui en vient à reprendre à son compte des concepts élaborés pour faire son procès. Rares sont ceux qui notent la violence idéologique extrême de la gauche racialiste qui promeut une vision tribale de la société et qui pousse à la guerre des «races», au nom d’une haine de moins en moins complexée de «l’homme blanc», ce dernier jouant manifestement le rôle du salaud de l’histoire universelle. Il faut dire les choses comme elles sont: ces activistes sont animés par la haine raciale et accusent de trahison ceux qui ne se plient pas aux exigences du tribalisme racial – on se permet alors de les traiter de «nègres de service». Plus encore: on a trouvé des leaders d’opinion pour se désoler que cette querelle n’ait pas permis un grand débat sur le racisme supposé de la société québécoise, comme si notre société était profondément discriminatoire mais refusait absolument de l’assumer. Il n’y a pas de grand débat à avoir sur le racisme québécois, sauf à basculer dans le fantasme idéologique de cette extrême-gauche identitaire et racialiste.

On le sait, cette mouvance prend la pose victimaire. Mais ce qui frappe, pour peu qu’on y pense, c’est que cette mouvance, au contraire, participe à une colonisation des mentalités québécoises par l’imaginaire américain, en imposant ici des concepts et des catégories qui n’ont aucun lien avec notre réalité sociologique et historique. Il faut noter le phénomène au Québec et ailleurs: c’est par la gauche radicalise que s’opère en bonne partie l’américanisation culturelle de nos sociétés. En fait, l’extrême-gauche identitaire et raciste se contrefiche manifestement de la société québécoise, qu’elle ne comprend pas et ne veut manifestement pas comprendre. Elle s’en contrefiche au point où elle se montre incapable de s’adresser à elle dans sa langue, comme on l’a compris dès le soir de la manifestation contre la première de SLAV, où les militants se permettaient d’insulter les spectateurs, et de les insulter en anglais.

Et la chose est apparue brutalement, grossièrement jeudi soir sur Twitter, comme c’est souvent le cas dans à notre époque, quand le groupe Slave Resistance a exigé qu’au nom de l’ouverture à la diversité, le gouvernement du Québec traduise en anglais sa récente politique culturelle. En gros, s’assurer que le Québec demeure une société francophone, cela consisterait à maintenir un cadre social colonial hostile à la diversité et aux minorités «racisées». Comment ne pas y voir l’expression d’un profond mépris de la société québécoise, avec laquelle cette mouvance groupusculaire mais trop entendue entretient un rapport fondamentalement conflictuel. Le peuple québécois n’existe pas: la gauche racialiste ne veut y voir qu’une société blanche, et coupable de sa «blancheur». Le racialisme pousse à l’abolition des cultures, des identités, des patries, et ne veut voir dans l’histoire qu’une guerre des races entre groupes absolument étanches entre eux – ceux qui refusent cette règle d’étanchéité seront accusés d’appropriation culturelle.

Mais l’histoire est paradoxale: les Québécois qui ont un peu de mémoire entendront dans cet appel à se convertir à l’anglais pour être enfin une société digne d’intérêt un vieux commandement: Speak White. L’injonction colonialiste qui venait de ceux que René Lévesque a déjà appelé les Rhodésiens de Montréal est aujourd’hui reprise par ceux qui se voient comme des damnés de la terre mais qui ne parviennent tout simplement pas à se rendre compte que les communautés «noires» présentes au Québec ne sont pas descendantes de «l’esclavage québécois» mais d’immigrés venus au Québec essentiellement à partir des années 1970 et qui fuyaient la dictature ou la pauvreté et cherchaient une société prospère où s’établir. Retenons l’essentiel de ce paradoxe: aujourd’hui, c’est au nom du postcolonialisme et de la promotion de la diversité qu’on invite les Québécois à s’effacer de l’histoire et à sacrifier le noyau existentiel de leur identité. Toujours, l’identité québécoise est de trop. D'un contexte historique à l'autre, seules les raisons changent pour justifier notre effacement.

Il ne faut pas seulement afficher une saine indifférence devant l’extrême-gauche identitaire et racialiste: il faut la combattre intellectuellement et politiquement de la manière la plus ouverte qui soit. Il ne faut pas faire semblant qu’elle représente une mouvance respectable, amenant une contribution difficile mais précieuse à notre vie publique, car ce n’est pas le cas. Et à la différence de nos élites gestionnaires et dévitalisées qui ne cessent d’embrasser ceux qui font le procès de notre existence comme peuple, il faut défendre sans complexe notre société contre ceux qui se montrent aussi agressifs à son égard, comme si la majorité historique francophone était de trop au Québec, comme si le français y était de trop aussi, et comme si la liberté d’expression était un principe désuet qu’il nous faudrait sacrifier pour faire plaisir à des groupuscules militants et fanatiques qui s’autoproclament représentants de communautés et qui veulent contrôler le débat public comme le ferait une police de la pensée.