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Forêts pour le tourisme ou pour les scieries?

Le ministère des Forêts autorise des coupes forestières dans des secteurs que des villages veulent protéger

La cour à bois de la scierie Crète, à Chertsey, est adossée au parc de la forêt Ouareau, où le ministère prévoit qu’un potentiel de 140 000 m3 de bois pourrait être coupé d’ici 2023.
Photos Anne Caroline Desplanques La cour à bois de la scierie Crète, à Chertsey, est adossée au parc de la forêt Ouareau, où le ministère prévoit qu’un potentiel de 140 000 m3 de bois pourrait être coupé d’ici 2023.

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Des villages de partout au Québec se démènent pour créer des parcs touristiques, mais le ministère des Forêts les cède aux compagnies forestières.

À Lamarche, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, la pilule ne passe pas.

« Comptez sur moi, on va tout faire pour les empêcher de couper. S’il faut, on s’enchaînera aux arbres », prévient la mairesse Lise Garon.

Les plans de coupes forestières menacent un projet de récréotourisme sur la rivière Péribonka, au Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Photo courtoisie
Les plans de coupes forestières menacent un projet de récréotourisme sur la rivière Péribonka, au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Sa municipalité a reçu en février 100 000 $ du ministère des Affaires municipales pour un projet récréotouristique le long de la rivière Péribonka.

Or, le plan d’aménagement forestier 2018-2023 présenté au printemps prévoyait des coupes sur 14 km le long de la rivière.

Le ministère des Forêts a depuis reculé devant la levée de boucliers. Mais Mme Garon craint que ce ne soit que temporaire.

« On est en année électorale, ce n’est pas le temps d’allumer un feu. Mais on sait bien que ce n’est que partie remise », dit-elle.

Aires protégées

C’est à se demander si les ministères se parlent.

Le secteur est visé par un projet d’aire protégée à l’étude à l’Environnement.

Mais « le ministère des Forêts planifie de façon récurrente des coupes dans des secteurs visés par des projets de conservation », souligne Pier-Olivier Boudreault, de la Société pour la nature et les parcs (SNAP).

En 2014 et 2018, le ministère des Forêts a proposé 32 chantiers de coupes dans des secteurs où des aires protégées sont à l’étude, calcule la SNAP.

Toujours à recommencer

Le parc régional de la forêt Ouareau (photo de droite), dans Lanaudière, subit des coupes forestières importantes (photo de gauche).
Photos Anne Caroline Desplanques et courtoisie
Le parc régional de la forêt Ouareau (photo de droite), dans Lanaudière, subit des coupes forestières importantes (photo de gauche).

Parmi eux se trouvent des parcs régionaux, dont celui de la forêt Ouareau, dans Lanaudière.

« On se bat depuis 15 ans pour arrêter les coupes, mais c’est à recommencer chaque année. Depuis 1990, ils ont rasé plus de 40 % de la forêt », dit Sylvie Lavoie, des Amis de la forêt Ouareau.

Les parcs régionaux sont créés par les municipalités et ne sont pas sous la protection de la SEPAQ, comme le parc d’Oka par exemple. Les coupes de bois y sont permises et les municipalités n’ont pas le pouvoir de les stopper.

« Ça se joue beaucoup au-dessus de nos têtes », souffle Sylvain Breton, maire d’Entrelacs et préfet de Matawinie où se trouve la forêt Ouareau.

Les 15 municipalités de Matawinie investissent gros : jusqu’à 60 000 $ par année chacune, en plus de milliers de subventions.

L’entreprise d’État Hydro-Québec a par exemple versé l’an dernier 660 200 $ pour des projets liés au développement des parcs en Matawinie, indique la société d’État.

Investissements à l’eau

« On investit pour construire des refuges et des sentiers de randonnées, et puis les forestiers viennent couper tout autour », dénonce Mme Lavoie.

À Lamarche, on espère bien ne pas voir un tel gâchis.

« Ce projet représente la solution pour sortir de 25 années de dévitalisation », indique la mairesse Garon. « Notre scierie a fermé. Notre seul avenir, c’est le tourisme », insiste-t-elle.

Paysages uniques et espèces menacées

LE COULOIR DE LA PÉRIBONKA

  • Espèces vulnérables : caribou des bois et pygargue à tête blanche
  • Espèce susceptible d’être désignée vulnérable : le campagnol des rochers
  • Des bosquets de feuillus ne se trouvent pas ailleurs dans la région

LA FORÊT OUAREAU...

... montre un écosystème peu représenté dans le réseau régional d’aires protégées :

  • Complexe de basses collines et de buttes de till, un type de roche
  • Pins blancs et érables à tilleul
  • Bonne proportion de forêts matures
Sources : MDDELCC et Nature Québec

 

Négociations entre l’arbre et l’écorce

Dans le dossier forestier, deux visions s’affrontent entre les partisans de la conservation et ceux de l’exploitation forestière. En bout de piste, il revient au gouvernement de trancher, souligne Sylvie Lavoie de l’association des Amis de la forêt Ouareau.

Pour y parvenir, le ministère des Forêts soumet ses plans à la population, en consultation publique.

Ceux-ci sont parfois modifiés par la suite, explique le porte-parole du ministère, Sylvain Carrier.

Territoire exclu

Le couloir de la rivière Péribonka a ainsi été exclu des plans de coupes, en raison du tollé.

« Aucune récolte [n’est] prévue jusqu’en 2023 à l’heure actuelle », indique M. Carrier. La population sera à nouveau consultée en cas de changement.

Pour la Société pour la nature et les parcs (SNAP) et Nature Québec, le gouvernement devrait simplement imposer des moratoires temporaires sur les territoires visés par des projets d’aires protégées, afin d’assurer qu’ils ne soient détruits pendant l’étude du projet.

Le ministère des Forêts maintient que les discussions doivent tenir compte de tous les acteurs concernés, y compris les forestières, auxquelles il assure des garanties d’approvisionnement.

De la place pour tous ?

Dans Lanaudière, le Groupe Crète, qui exploite une scierie à Chertsey, qui est située en bordure de la forêt Ouareau prévient que ce territoire est une réserve de bois d’œuvre très rentable, et qu’il désire y poursuivre ses coupes.

« Plus un territoire est à proximité de notre usine, moins nos coûts de transport sont élevés et plus on est au sud, meilleure est la qualité de la fibre », explique le directeur Martin Scallon.

Le maire de Chertsey, François Quenneville, répond que « la scierie, c’est encore important, c’est 80 emplois, mais l’avenir c’est le récréotourisme, alors on ne veut pas se faire maganer notre territoire ».

« Le territoire est vaste. La question à se poser, c’est : y a-t-il de la place pour tout le monde ? » demande le préfet de Matawinie, Sylvain Breton.