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Sacha Baron Cohen frappe encore !

Sacha Baron Cohen
Photo AFP

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C’était le sujet sur toutes les lèvres du monde du divertissement et de l’humour politique au cours des derniers jours. Le projet, gardé secret comme un dossier du KGB au cours des années 1970, était lancé sur plusieurs plateformes de diffusion Web et à la télévision ce weekend : Who Is America? est la dernière œuvre politico-idéologico-satirique du Britannique Sacha Baron Cohen diffusée par Showtime.

Vous l’avez peut-être connu avec ses personnages de Ali G, Borat, du Dictateur ou de Bruno. Tous ces personnages, plus grands que nature, plus exagérés que le nez et les souliers d’un clown, n’ont jamais fait l’unanimité. Malaises, stéréotypes, mauvais goût, déplacés, ... tant de mots qui ont soufflé le froid sur le chaud que créaient inversement les fans de l’artiste.

Le projet, donc, vise cette fois-ci, comme son nom l’indique, des États-Unis divisés, aux convictions idéologiques sans filtre, sans petite gêne, sans honte. Pour preuve, Sacha Baron Cohen réussit à faire dire à des hommes politiques, qui se savent filmés, qu’il est acceptable de tirer sur des homosexuels avec un fusil, que des enfants de trois ans devraient avoir le droit de porter une arme et que violer sa propre épouse n’est pas réellement un viol.

Comment s’articule l’émission ?

D’une durée de 30 minutes, sans publicité si vous l’écoutez en ligne, l’émission voit défiler une série de personnages interprétés par un Cohen caché sous des tonnes de latex. Pour qui connaît l’homme, il n’est absolument pas difficile de le reconnaître, mais il semble néanmoins avoir réussi à ne pas se faire identifier par ses interlocuteurs.

Dans le premier épisode, Cohen tente de prendre au piège des partisans de la gauche libérale, de la droite conservatrice, de l’élite culturelle et du port d’armes à feu sous des personnages différents. L’exagération est parfois intolérable et, heureusement, certains ne tombent pas dans le panneau – ce qui nous redonne un peu foi en l’Humanité -, mais ceux qui y tombent ... ouf ! J’ai trouvé ça douloureux jusqu’au fond de mon ADN.

Les pièges sont tendus des mois à l’avance, scénarisés, planifiés, ... rien ne semble avoir été laissé au hasard, notamment pour construire une certaine légitimité aux personnages dont l'un se verra ouvrir les portes du Capitol.

Et, bien entendu, le montage joue beaucoup pour l’obtention des moments les plus coups de gueule qui ont émergés de ces rencontres. Disons-le ouvertement : il n’est pas question d’être objectif dans cette émission.

Aussi, tous les pièges ne sont pas d'égale valeur. Si le segment sur les armes à feu me semble être un petit bijou, les trois qui le précèdent frappent moins fort... mais est-ce parce que les intervenants n'étaient pas aussi dupes que Cohen l'aurait voulu ? 

Plusieurs interlocuteurs verront leur image publique en prendre un coup, mais aux yeux de qui, peut-on se demander ? Le contexte politique et social américain est tellement scindé que, d’un côté ou de l’autre, on ne fera que reconfirmer les convertis dans leur foi.

D'ailleurs, on peut se demander quelle est l'utilité de l'émission dans ce contexte ? Personnellement, je crois que tout artiste qui a une critique de la société doit avoir la chance de l'exprimer, même si cette société n'écoute plus ou fait de l'écoute sélective. 

N’empêche, je me réjouis malicieusement de l’utilisation de la série télévisée par Cohen, et non le long métrage. Je trouve ça encore plus pernicieux : au lieu d’un événement médiatique de quelques jours autour du lancement d’un film, il est plus que probable que, semaine après semaine, on nous rappelle l’existence de la série, que ce soit par l’indignation sporadique des victimes (comme Sarah Palin sur Facebook la semaine dernière), la croissance exponentielle de segments viraux sur les réseaux sociaux (ce qui ne s’est pas fait attendre), en plus de la publicité du diffuseur.  

Une œuvre dans son contexte

Who is America? n’est pas née d’une idée de génie complètement originale. L’indignation et le militantisme ont muté chez les humoristes depuis 2016, depuis la dernière campagne électorale présidentielle.

Certains d’entre eux n’hésitent plus à mentionner qu’eux aussi se méfient des grands médias et ne leur font plus confiance pour leur donner l’heure juste sur les petits et grands enjeux de leur société. Le concept de « jokalisme » (journalisme par l’humour) s’inscrit de plus en plus comme un outil communicationnel qui se prétend sérieux, qui mène des enquêtes, qui nécessite parfois l’énergie et la méthodologie de grandes équipes de reportage.

Comme le mentionnait un chroniqueur britannique, peut-être que Cohen et sa dernière œuvre réussissent à aspirer nos derniers remparts contre le cynisme.

Peut-être pas. Si on écoute jusqu'au bout, on note que certains, malgré leurs convictions, sont aussi et surtout des êtres humains.

Chose certaine, l’appréciation est mitigée des deux côtés de l’Atlantique. Mais, de toute façon, Cohen n’a jamais réussi à faire l’unanimité autrement que par son ver d’oreille « I like to move it » de son personnage de King Julien dans Madagascar.