/news/health
Navigation

4 ans pour un cancer, 2 semaines pour du Botox

Suzanne Roy, photographiée à son domicile il y a quelques jours.
Photo Chantal Poirier Suzanne Roy, photographiée à son domicile il y a quelques jours.

Coup d'oeil sur cet article

Cinq mois de recherche acharnée et une prescription « urgente » n’auront pas suffi pour qu’une femme de Drummondville à risque d’une récidive de cancer trouve un dermatologue prêt à la soigner.

Suzanne Roy s’est fait retirer un cancer de la peau en février, un carcinome épidermoïde infiltrant. Après l’opération, le chirurgien l’a mise en garde : elle doit être suivie tous les six mois par un dermatologue, car les récidives sont fréquentes.

La femme de 58 ans a appelé toutes les cliniques de la Rive-Sud de même qu’à Montréal, Trois-Rivières et Sherbrooke pour trouver un spécialiste qui accepterait de la voir. Elle a ainsi effectué plus d’une quarantaine d’appels téléphoniques qui se sont tous soldés par un échec.

Elle s’est même rendue en personne dans des cliniques, pour se faire rabrouer.

Quatre ans

Le bureau de la seule dermatologue de Drummondville, la Dre Isabelle Delorme, lui a dit que l’attente était de quatre ans. « J’ai le temps d’être enterrée trois fois ! » lance-t-elle.

Cette même clinique est pourtant prête à accueillir des clients le jour même pour une consultation en vue d’obtenir des injections de Botox, a constaté Le Journal.

La consultation est réalisée par une employée, mais c’est la dermatologue qui effectue les injections. Celle-ci pouvait réaliser les traitements de Botox dès la semaine prochaine, selon son personnel.

La Dre Delorme n’a pas rappelé Le Journal pour dire pourquoi ces traitements étaient accessibles aussi rapidement. Sa clinique conseille pourtant aux patients malades d’appeler « d’autres dermatologues » sur sa boîte vocale.

« Je trouve aberrant de payer des impôts et de ne pas avoir accès aux dermatologues », dit Mme Roy, qui finira sans doute par payer au privé, car elle vit avec « une épée de Damoclès au-dessus de la tête ».

« Je suis prête à faire deux heures de route, mais personne ne veut me prendre. Ils disent qu’ils n’ont pas de place. »

Problème recurrent

Ce grave problème d’accès aux dermatologues n’est pas nouveau. Il y a deux ans, une analyse du Journal révélait que le tiers des 182 dermatologues du régime public n’acceptaient plus de nouveaux patients, que ce soit urgent ou non.

Le ministère de la Santé rapporte que 209 dermatologues avaient un permis d’exercice du Collège des médecins en 2017. De ce nombre, seulement 129 ont facturé des services au régime public. La province aurait ainsi 80 dermatologues au privé ou en congé, soit près de 38 % de tous les professionnels.

Suzanne Roy a même contacté l’Association des dermatologistes du Québec pour trouver un spécialiste. On l’a adressée à Victoriaville, où une clinique lui a promis un appel d’ici trois mois. « Un appel ! [...] Je n’ai pas plus de rendez-vous », se décourage-t-elle.

Grâce au Texas

Devant un tel parcours du combattant, la quinquagénaire s’estime chanceuse d’avoir découvert son cancer aux États-Unis. Son mari et elle étaient au Texas en motorisé quand une masse noire est apparue sur son avant-bras.

Là-bas, elle a consulté un dermatologue qui a fait une biopsie, confirmant le pire. Le couple est rentré au pays et elle a subi une chirurgie de Mohs trois semaines plus tard.

Mme Roy se demande combien de temps elle aurait dû attendre au Québec juste pour montrer sa plaie noire à un expert. « J’ai pu être recommandée pour l’opération, car j’avais déjà consulté un dermatologue qui m’a fait une biopsie », explique-t-elle.

« Si je n’étais pas allée au Texas, je ne serais peut-être même plus là. »

Des Québécois vont au privé pour des soins

Trop de dermatologues font passer les lucratives injections de Botox avant les soins de santé des Québécois, dénoncent des médecins et des malades.

« C’est clair que ça pose un problème, nous demandons que les dermatologues soient tenus de faire les soins d’abord au public », réclame la présidente de Médecins québécois pour un régime public, la Dre Isabelle Leblanc.

Selon elle, ces spécialistes sont nombreux à donner la priorité aux soins esthétiques. « Ils vont faire plus de profit à vous vendre du Botox », dénonce-t-elle, soulignant que la dermatologie est l’une des rares spécialités où les médecins peuvent faire en même temps des soins au public et au privé.

« Je pense que c’est l’appât du gain qui dicte certaines plages horaires de disponibilité de certains d’entre eux », déplore à son tour Paul Brunet, du Conseil de la protection des malades.

Devant les nombreux dermatologues à partager leur pratique entre consultations et injections, l’Association des dermatologistes du Québec assure qu’elle veut éviter que les soins esthétiques privent les malades.

« On en est conscients, on ne le nie pas, on essaye d’implanter des lignes directrices pour aider nos membres à organiser leurs soins », plaide la présidente, la Dre Dominique Hanna.

Au privé

Mais pendant ce temps, le téléphone des deux cliniques privées du Dr Louis Lacroix offrant des soins médicaux en dermatologie, à Laval et à Québec, ne dérougit pas.

Même si une consultation peut coûter 300 $, « c’est extrêmement demandé et [les clients] viennent d’un peu partout au Québec », lance-t-il.

Les patients sont nombreux à appeler pour des problèmes chroniques de peau qui nécessitent des suivis, comme les cancers, dit-il. Pour répondre à la demande, il n’écarte pas de devoir embaucher des dermatologues supplémentaires d’ici un an.

« C’est compliqué à départager, car il y a une grande demande pour l’esthétique », admet la Dre Hanna.

Elle souligne aussi que les facultés forment davantage de dermatologues qu’avant. Le ministère de la Santé souligne d’ailleurs que d’ici 2020, 43 nouveaux dermatologues entreprendront leur pratique. Par contre, il s’attend à 27 départs à la retraite.

La Dre Hanna précise aussi qu’idéalement, les médecins de famille devraient eux-mêmes contacter les dermatologues pour obtenir des consultations à leurs patients.

« C’est dommage et ça ne devrait pas arriver que le patient lui-même doive chercher, cela devrait se passer de médecin à médecin », propose-t-elle.

Sur le même sujet