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Le silence des artistes

Le silence des artistes
Photo Le Journal de Montréal, PIerre-Paul Poulin

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Message aux artistes qui s’inquiètent des impacts de la rectitude politique sur leur liberté de créer : où étiez-vous ces dernières années ?

Vous n’avez pas vu la vague arriver ?

SOURDS ET AVEUGLES

Des créateurs comme Robert Lepage et Ariane Mnouchkine semblent tomber des nues devant ce qui arrive.

Hein ? Des groupes de pression qui prétendent parler au nom de telle ou telle communauté veulent avoir leur mot à dire sur nos créations ? Ils veulent nous dire quels comédiens embaucher, quel point de vue adopter, quoi dire, comment le dire ?

Ils réussissent même à faire plier des organisateurs de festivals et des directrices de musées ?

Ben oui.

C’est drôle, on dit toujours que les artistes ont un sixième sens, qu’ils sont des précurseurs, des prophètes, qu’ils voient les choses arriver avant qu’elles n’arrivent vraiment.

Or, en ce qui concerne la montée de la rectitude politique, désolé, mais les artistes ont complètement raté le bateau.

En général, je déteste les gens qui disent « Je vous l’avais dit », mais...

Je vous l’avais dit.

Ça fait des années que je suis ce mouvement de près, et ça fait des années que je tire la sonnette d’alarme.

Ce qui arrive aujourd’hui dans le monde de la culture et le milieu universitaire ne me surprend absolument pas.

25 ANS PLUS TARD

Au début des années 1990, quand j’étais rédacteur en chef de Voir, j’avais commandé un dossier sur le sujet.

Parmi les articles qui faisaient partie de ce dossier : une entrevue avec la féministe rock’n’roll Camille Paglia, qui venait tout juste de publier son ouvrage-choc Sexual Personnae, une attaque en règle contre les petits lapins qui voulaient (déjà) purifier le monde de l’art.

Et une entrevue avec l’ex-conseiller du président John F. Kennedy, Arthur Schlesinger Jr., sur son livre prophétique The Disuniting of America, un essai brillant et courageux qui affirmait que le multiculturalisme, loin de favoriser le vivre-ensemble, créait au contraire des ghettos.

C’était il y a plus de 25 ans !

Ça fait un quart de siècle que je suis sensibilisé à la menace que la rectitude politique et ce qu’on appelle la politique identitaire font peser sur la liberté de penser et de créer !

Où étiez-vous, tout ce temps-là, amis artistes ?

Je me souviens du choc que j’ai ressenti quand j’ai lu The Content of Our Character, de Shelby Steele, en 1991, alors que j’avais 30 ans.

Steele, un intellectuel afro-américain, disait que l’antiracisme, passé une certaine limite, nourrissait le racisme au lieu de le détruire !

« Transformer chaque individu en membre d’une minorité ne diminue pas les tensions raciales, ça les accroît­­­... », écrivait-il.

Selon lui, célébrer la race d’un individu, c’est comme la fustiger, c’est la même chose, c’est juger une personne sur la couleur de sa peau.

UN DUR RÉVEIL

Savez-vous ce que je pense ?

Les artistes ont vu la vague monter, mais ils n’ont rien dit, car, au début, les adeptes de la rectitude politique attaquaient surtout la droite, et ça faisait leur affaire.

Maintenant que ce sont eux la cible de cette folle cabale, ils capotent.

Il est temps que vous vous réveilliez, chers amis.

Et bienvenue dans le club.