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Un homme libre

Denys Arcand
Photo Agence QMI, Mario Beauregard Denys Arcand

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Si ce n’est pas déjà fait, courez voir le dernier film de Denys Arcand La chute de l’empire américain.

Comment mettre en doute que cet homme est le plus grand cinéaste sorti de chez nous ?

Un jeune docteur en philosophie travaille comme livreur parce que c’est plus payant que d’être chargé de cours à l’université.

Il est humilié par sa condition et désenchanté par l’état du monde.

La société n’a rien à foutre de la culture authentique et de l’intelligence profonde. Elle récompense la ruse et l’apparence.

Mais il reste un idéaliste.

Fric

Un invraisemblable concours de circonstances fait qu’il se retrouve avec un immense tas d’argent. Et c’est là que ses problèmes commencent.

L’argent fait le malheur et le bonheur. On ne peut y échapper.

Au bout du compte, l’humain est seul, fait ses choix et doit les assumer sans blâmer autrui.

Comme souvent chez Arcand, c’est un mélange de genres : suspense, comédie, fable, réflexion philosophique.

C’est aussi un prétexte pour de grinçants portraits de groupes : les avocats véreux, les fonctionnaires corrompus, les policiers cyniques, les médecins cupides (tiens, c’est un radiologiste).

Les dialogues sont jouissifs :

« Je ne suis pas un avocat. Je suis un criminel. Je suis honnête, moi », dit le motard Sylvain « The Brain » Bigras.

« Est-ce qu’on peut dire que vous êtes un spécialiste des paradis fiscaux ? demande le policier.

« Malheureusement, il n’y a pas de paradis sur Terre », répond suavement l’avocat fiscaliste.

Un des aspects les plus jubilatoires de ce film est le souverain mépris d’Arcand pour la rectitude politique.

La « fille » est un pétard, une bombe absolue, et Arcand filme goulûment ses formes.

Ben non, il n’a pas pris une petite grosse avec des boutons et des broches pour flatter celles qui dénoncent la dictature des corps.

La vie est injuste : il y a des filles belles et des filles laides.

On préfère regarder les premières. « Tough luck »...

Deux des malfrats appartiennent à un gang de rue.

Ben oui, ils ont un drapeau d’Haïti sur leur char chromé et habitent à Montréal-Nord.

Miroir

Avant d’y voir du profilage ou un cliché, voyons-y la loi des probabilités, qui n’a rien à voir avec les bons sentiments.

Si on vient d’Outremont et qu’on verse dans le crime, ce sera du crime en col blanc et chemise griffée.

Si on vient d’un quartier dur et qu’on verse dans le crime, on vendra plutôt de la drogue.

Si on en vend beaucoup, on s’achète un similichâteau à Laval.

Arcand, un homme authentiquement libre, nous tend un miroir, dit ce qu’il pense et envoie paître.

On comprend que cet homme dérange les curés de la bien-pensance.