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Un administrateur d’Hydro derrière une cryptomonnaie controversée

François Lafortune et sept autres associés de l’empire Desmarais font partie de l’équipe de EOS Canada

François Lafortune, entrepreneur dans le domaine de la finance, a cofondé EOS Canada.
Photo courtoisie François Lafortune, entrepreneur dans le domaine de la finance, a cofondé EOS Canada.

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Un administrateur d’Hydro-Québec et associé de l’empire Desmarais vient de se lancer dans la promotion d’un controversé projet de cryptomonnaie aux îles Caïmans.

Le Québécois François Lafortune se vante d’avoir cofondé cette année EOS Canada, une des 21 sociétés partenaires d’un nouveau projet de cryptomonnaie EOS, d’après le nom de la déesse grecque de l’aurore.

Le site web de l’entreprise EOS.
Capture d’écran
Le site web de l’entreprise EOS.

EOS est développée par Block.one, une firme établie dans le paradis fiscal des îles Caïmans, et dirigée par un Américain de 31 ans installé à Hong-Kong. Ce genre de cryptomonnaie a fait l’objet de plusieurs mises en garde de l’Autorité des marchés financiers (AMF) depuis un an.

L’acteur américain Brock Pierce en a été jusqu’au début 2018 son chef stratège. Il a dû démissionner quand d’anciennes allégations d’abus sexuels sur des mineurs ont refait surface.

Le populaire animateur John Oliver a mis en garde explicitement contre EOS dans un segment de sa populaire émission portant sur les fraudes d’investissement.
Photo courtoisie
Le populaire animateur John Oliver a mis en garde explicitement contre EOS dans un segment de sa populaire émission portant sur les fraudes d’investissement.

L’animateur John Oliver, de l’émission Last Week Tonight à HBO, a mis en garde explicitement contre EOS dans un segment de son émission sur les fraudes d’investissement, en mars. « Il peut être incroyablement difficile de déterminer quelles compagnies (dans les cryptomonnaies) sont authentiques », a-t-il prévenu, en citant le cas spécifique de Block.one et en soulignant que l’entreprise avait déjà reçu énormément d’argent sans rien vendre.

Conflit d’intérêts

Depuis juillet 2017, François Lafortune siège en outre au conseil d’administration d’Hydro-Québec, où se déroule actuellement un important débat sur la décision de fournir au rabais ou non de l’électricité aux mineurs de cryptomonnaies, dont les puissants ordinateurs sont très énergivores.

François Lafortune, entrepreneur dans le domaine de la finance, a cofondé EOS Canada.
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La Régie de l’énergie a autorisé en juin Hydro à appliquer un « tarif dissuasif » pour tout nouveau projet de minage de cryptomonnaies.

À la fin 2017, Hydro avait au contraire dit vouloir dérouler le tapis rouge pour convaincre de gros mineurs de bitcoins de s’installer au Québec.

Le porte-parole de la société d’État, Serge Abergel, nous a dit que François Lafortune devrait s’abstenir de participer à des discussions au conseil d’Hydro parce qu’il est en conflit d’intérêts. « Il a été convenu qu’il allait se retirer s’il devait se prononcer sur des projets (de minage de cryptomonnaies) en raison de son conflit », a-t-il affirmé.

Pour l’instant, « le C.A. n’a pas eu à se prononcer sur quelque dossier que ce soit » et « donc il n’est pas arrivé de situation où il a dû se retirer », nous a-t-il assuré.

François Lafortune, pour sa part, a décliné notre demande d’entrevue.

Empire Desmarais

Les liens sont nombreux entre EOS Canada et l’empire Desmarais.

Ces liens passent principalement par la firme Diagram, dont François Lafortune est le grand patron, et Paul Desmarais III, le fils de Paul Desmarais Jr, est le président du conseil. Non moins de sept hauts dirigeants de Diagram font actuellement partie des 13 membres de l’équipe d’EOS Canada.

Le porte-parole de Power Corporation, Me Stéphane Lemay, n’a pas répondu à un courriel au sujet des liens entre Power et EOS Canada.

 

Un lancement chaotique pour EOS

Le lancement d’EOS à la mi-juin a été marqué par une série de problèmes. Dès les premières heures suivant le lancement du réseau « en direct » de la cryptomonnaie, une faille importante s’est produite qui a forcé l’arrêt du réseau. Des comptes ont dû être fermés parce qu’il y avait des risques importants de fraude. 

EOS Canada, qui est établie à Montréal, dit recevoir l’appui de « puissantes institutions financières globales établies au Canada ».  Plusieurs entrepreneurs reliés de près ou de loin à l’industrie des cryptomonnaies se voient pourtant régulièrement bloquer l’accès à un simple compte de banque. 

Dans un document cette année, un stratège du Groupe Investors, une filiale de Power, avertissait spécifiquement lui-même contre les dangers des cryptomonnaies. « Si les grands banquiers mondiaux ne comprennent pas le phénomène, quelles sont les chances pour le petit investisseur ? » écrivait-il notamment, avant d’évoquer un « haut risque de fraude ».

La personne ressource d’EOS Canada, Laurent Maisonnave, nous a dit ne pas pouvoir s’« adresser officiellement au nom de la compagnie ». Deux dirigeants de EOS Canada n’étaient pas non plus disponibles pour une entrevue, nous a indiqué M. Maisonnave.

 

L’AMF incite à la prudence 

L’Autorité des marchés financiers (AMF) incite le public à la plus grande prudence au sujet des cryptomonnaies, et son principal expert admet lui-même ne pas bien comprendre le fonctionnement d’EOS.

« Si vous investissez dans quelque chose que vous ne comprenez pas, vous êtes à risque de vous faire (avoir), faites vos recherches. EOS, moi j’ai beau lire et essayer de comprendre, mais je ne comprends pas tous les détails [...], donc j’imagine que pour un investisseur moins sophistiqué, je ne suis pas certain qu’il peut comprendre. Ça peut être préoccupant », a reconnu en entrevue Moad Fahmi, directeur fintech et innovation à l’AMF.

Ce dernier a rappelé que l’AMF avait émis depuis un an plusieurs mises en garde au sujet des cryptomonnaies.

Obligations

Selon M. Fahmi, il n’est pas toujours facile de déterminer si une cryptomonnaie doit être considérée comme une valeur mobilière ou non, et donc être soumise à des obligations « de prospectus et d’inscription ». Dans le cas de bitcoin, l’AMF a conclu que ce n’était pas une valeur mobilière, mais dans la plupart des premières émissions de cryptomonnaies (en anglais, une initial coin offering), il s’agit bel et bien de valeurs mobilières.

Block.one a déjà reçu un financement de 4 milliards $ US d’investisseurs lors d’une première émission. Dans la dernière année, l’AMF a sévi contre au moins deux premières émissions de cryptomonnaies jugées douteuses, dont le Plexcoin dans la région de Québec.