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La pègre asiatique cultive encore

La légalisation imminente du pot n’a pas affecté les producteurs qui contrôlent le marché à Montréal

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La légalisation prochaine du cannabis au Canada est loin d’avoir étouffé la pègre asiatique de Montréal, dont les « maisons de pot » continuent de fleurir aux quatre coins de la ville pour alimenter le marché noir.

Ces producteurs, principalement d’origine vietnamienne, qui ont pris le contrôle de la culture intérieure de pot à Montréal, exploitaient la plupart des 42 serres de marijuana démantelées par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) en 2017.

Cette tendance se poursuit cette année, a appris Le Journal de sources policières.

Exporté aux États-Unis

Le crime organisé de souche asiatique ne semble pas en voie de ralentir la cadence puisque la majeure partie de sa marijuana est « destinée à l’exportation » clandestine sur le marché noir du nord-est des États-Unis, avance le SPVM dans des documents judiciaires déposés en juin.

Ces cultivateurs – il y en aurait 500 à l’œuvre chaque année à Montréal selon une estimation du SPVM – ont continué d’acheter des maisons ou des immeubles à logements pour y aménager des serres de cannabis.

Comme pour les Hells Angels à la suite de l’opération SharQc en 2009, les policiers ne sont pas parvenus à freiner les producteurs de pot d’origine asiatique avec l’opération Borax, effectuée la même année et qui s’était soldée par 150 arrestations.

Aujourd’hui, d’une plantation à l’autre, les enquêteurs observent le même « mode d’opération quasi identique » qu’il y a 10 ans, selon ces documents.

Commerces complices

Comme à l’époque de l’opération Borax, des commerces faisant apparemment des affaires légitimes dans le jardinage et les équipements de serres joueraient en coulisses un rôle « d’intermédiaires, à chaque étape de la culture de marijuana, auprès des clients désirant se livrer à une telle activité ».

Par exemple, Thang Doan avait été arrêté en 2009 dans l’opération Borax alors qu’il transportait des « résidus de cannabis » vers l’un de ces commerces. Il n’avait finalement pas été accusé.

Neuf ans plus tard, le Mont­réalais de 39 ans devra comparaître face à huit chefs d’accusation, le mois prochain, puisque le SPVM a saisi 549 plants de pot dans une maison dont il est le propriétaire, rue de l’Archevêque, à Montréal-Nord, le 21 mars dernier.

Des relevés d’emploi l’associant à l’un de ces commerces de serres ont d’ailleurs été trouvés chez lui le jour des perquisitions.

Climatiseur suspect

Profitant d’une dénonciation anonyme d’un citoyen, les policiers avaient surveillé le bungalow de Doan à l’automne 2017. Personne n’y habitait, mais les 24 et le 31 octobre, les policiers avaient senti des odeurs de cannabis se dégageant de la maison.

De plus, un climatiseur ronronnait à plein régime pour évacuer l’air chaud et humide produit par les serres. Dehors, le mercure était d’à peine 4 degrés Celsius...

Doan est aussi accusé d’avoir exploité une autre serre de pot dans un duplex du quartier Saint-Léonard, rue Jean-Nicolet, où personne n’habitait non plus. Les policiers y ont saisi 385 plants en mars.

La proprio de l’immeuble, Uyen To Tran, 39 ans, qui servait de prête-nom aux producteurs, d’après la police, est aussi inculpée.

► Les deux propriétés, dont la valeur combinée s’élève à 870 000 $, pourraient être confisquées par l’État à titre de biens infractionnels au terme des procédures judiciaires.

 

Trois dossiers d’enquête qui en disent long

Le Journal a consulté les dossiers de trois enquêtes du SPVM ayant mené aux saisies d’autant de plantations de cannabis et à la mise en accusation de six personnes au cours de l’été. Éric Thibault, Le Journal de Montréal

1 8140 et 8142, rue Jean-Nicolet, quartier Saint-Léonard

L’électricité alimentant les lampes des serres dans le duplex de la rue Jean-Nicolet était détournée des compteurs d’Hydro-Québec.
Photo courtoisie
L’électricité alimentant les lampes des serres dans le duplex de la rue Jean-Nicolet était détournée des compteurs d’Hydro-Québec.

♦ L’immeuble est la propriété de Uyen To Tran, qui l’a acquis en 2012 pour 515 000 $, tandis que l’évaluation municipale est de 489 700 $.

♦ Selon le registre foncier de la Ville de Montréal, Mme Tran demeure au 8142, rue Jean-Nicolet, mais elle n’a pas été observée sur les lieux par les policiers pendant la durée de l’enquête.

♦ Les seuls individus que les policiers ont vus à cet endroit durant l’enquête sont Thang Doan (le proprio du 11373, avenue de l’Archevêque) et Thao Van Do, considéré comme « le mariculteur » de M. Doan.

250 grammes de pot en vrac ont été saisis en plus des 385 plants.
Photo courtoisie
250 grammes de pot en vrac ont été saisis en plus des 385 plants.

♦ Mme Tran était propriétaire d’une résidence située au 290, boulevard Jacques-Cartier, à Longueuil, quand les policiers ont découvert à cette adresse une serre de 1140 plants de cannabis, le 23 octobre 2003. Mme Tran n’a fait l’objet d’aucune accusation en lien avec cette plantation.

Les policiers ont notamment fouillé dans des sacs de poubelle mis au chemin, derrière l’immeuble, en quête d’indices démontrant qu’il abritait une plantation de cannabis. 
Photo courtoisie
Les policiers ont notamment fouillé dans des sacs de poubelle mis au chemin, derrière l’immeuble, en quête d’indices démontrant qu’il abritait une plantation de cannabis. 

♦ Les policiers y ont saisi 385 plants de pot le 21 mars 2018.


2 11373, avenue de l’Archevêque, Montréal-Nord

Un drapeau fleurdelisé flottait en face du bungalow lorsque les policiers en surveillance ont pris cette photo au printemps 2018.
Photo courtoisie
Un drapeau fleurdelisé flottait en face du bungalow lorsque les policiers en surveillance ont pris cette photo au printemps 2018.

♦ Bungalow acheté par M. Thang Doan pour 325 000 $ en novembre 2015, alors que l’évaluation au registre foncier est de 378 624 $.

♦ Doan était propriétaire d’un triplex sur l’avenue de Rome, à Montréal, où la police a saisi 420 plants en 2013, puis 200 plants en 2015. Il n’a pas été accusé, faute de preuves.

Une pouponnière de 237 bébés plants était aménagée dans une chambre.
Photo courtoisie
Une pouponnière de 237 bébés plants était aménagée dans une chambre.

♦ Entre 2016 et 2017, la facture d’électricité pour cet unifamiliale, où il n’y avait aucun occupant, approchait les 19 000 $.

Un sac de pot photographié dans le congélateur qui n’avait pas été nettoyé depuis des lustres.
Photo courtoisie
Un sac de pot photographié dans le congélateur qui n’avait pas été nettoyé depuis des lustres.

♦ Thang Doan a obtenu de Santé Canada un permis de possession et de production de cannabis, en vertu du Règlement sur l’accès à la marijuana à des fins médicales. Toutefois, ce permis lui permet de produire 146 plants maximum et d’entreposer 6560 grammes de pot à une autre adresse que celle-ci.

Une partie des 549 plants saisis dans la maison.
Photo courtoisie
Une partie des 549 plants saisis dans la maison.

♦ Le 21 mars, les policiers y ont saisi 549 plants de pot et 1576 grammes de pot en vrac.


3 6440 et 6442, rue Henri-Miro, dans l’arrondissement Mercier–Hochelaga-Maisonneuve

♦ Duplex acheté par Hong Minh Vu en mai 2013 pour la somme de 515 000 $, soit un peu plus que l’évaluation municipale actuelle de 498 000 $.

♦ À l’hiver 2018, un enquêteur muni d’un appareil de thermographie infrarouge a décelé une « chaleur anormale » d’une bouche d’aération du toit de l’immeuble, soit un indice de la présence d’une plantation de marijuana à l’intérieur.

Une partie des 441 plants poussaient dans des pots.
Photo courtoisie
Une partie des 441 plants poussaient dans des pots.

♦ Le 24 mai dernier, les policiers y mènent une perquisition. À l’intérieur, la mère et le frère du propriétaire, Mme Thi Hang Duong et M. Duc Hoang Vu, sont présents bien qu’ils n’habitent pas là. Les trois seront accusés.

Les circuits de l’immeuble étaient en surcharge.
Photo courtoisie
Les circuits de l’immeuble étaient en surcharge.

♦ La police saisit 441 plants de pot répartis sur les deux étages. Dans la cuisine, on trouve une « recette d’engrais servant à la culture de cannabis, écrite en vietnamien ».

La prise électrique de la sécheuse servait à alimenter les lampes d’une des serres.
Photo courtoisie
La prise électrique de la sécheuse servait à alimenter les lampes d’une des serres.

♦ Un voisin a mentionné aux policiers qu’une dame d’origine vietnamienne lui a dit que « le 2e étage était pour ses parents », mais il n’y a jamais vu personne. Il a ajouté qu’un « gros bruit » provenait de l’immeuble « depuis plusieurs années ».

Au rez-de-chaussée, des panneaux de contreplaqué sur un mur cachaient une entrée secrète menant directement au logement situé à l’étage.
Photo courtoisie
Au rez-de-chaussée, des panneaux de contreplaqué sur un mur cachaient une entrée secrète menant directement au logement situé à l’étage.