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Des vies aussi tristes que réussies

Gens du milieu
Photo courtoisie Gens du milieu
Charles-Philippe Laperrière
Le Quartanier, 182 pages, 2018

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En trente vignettes qui se succèdent, Gens du milieu fait voir l’envers de notre société, où rien n’est lisse sous les apparences de la réussite.

On traverse Gens du milieu comme une expérience d’observation. Il ne s’agit pas d’un recueil de nouvelles, et les 30 personnages qui sont présentés n’ont aucun rapport les uns avec les autres.

Et pourtant, ils ont un point commun : ils sont autant de variations des membres de la classe moyenne entendue au sens large (de la chargée de cours au PDG, du vendeur à l’avocate). Ils sont totalement dans la norme, mais porteurs de blessures que cette norme cache.

Prenons ainsi le personnage qui ouvre le livre : Thomas, comptable, comme l’indique la tête de chapitre – car tous les chapitres s’annoncent de la même manière, avec le prénom du personnage et sa profession. Ce Thomas a pour lui de l’amour, de la tendresse, des amis, des beaux-enfants, peu de dettes et une jolie maison, c’est un « bel homme debout au milieu de sa vie ». Et il choisit d’en finir, à même pas 40 ans. Car « au fond, le monde est tristesse infinie ».

Ce mal-être, cette impression d’être à côté de la vie ou de la voir s’échapper de manière inattendue, seront scrutés chez chaque personnage. Ils n’en meurent pas tous, mais il se dégage de leur existence une insatisfaction que l’auteur, Charles-Philippe Laperrière, sait rendre sans état d’âme, ce qui est l’intéressant paradoxe de cet ouvrage.

Étude de caractères

Le détachement avec lequel l’auteur présente chacun de ses protagonistes permet de mieux s’imprégner de l’écart qui existe entre ce que chacun affiche et ce qu’il ou elle ressent. L’écriture travaillée au scalpel, quoique parfois lourde, ajoute à l’impression d’étrangeté qui se dégage tout à coup de vies parfaitement ordinaires.

À les observer d’aussi près, comme des cobayes de laboratoire, notre piètre connaissance de la nature humaine s’étale. Que savons-nous au juste de ceux et celles qui nous entourent ?

Cette Dolorès, prof d’arts plastiques au secondaire, qui rêve en secret de tomber très malade pour sortir d’un emploi qui l’oppresse, elle existe bien plus qu’on pense dans la réalité, disent les psychologues. Tout comme Martin-Luc, ingénieur, saisi d’un furtif sentiment de peur devant son travail qui l’avale, qui se tourne aussitôt vers ses courriels pour le faire passer. La peur du vide, qu’il faut vite effacer.

Certains portraits rappellent l’actualité, tel cet « avocat réputé, businessman dominant » qui ne tolère pas les obstacles et qui est odieux avec les femmes, ou l’histoire de la chute d’un recteur d’université qui a mal géré un projet de développement. Mais ce sont les vies anonymes qui dominent : des femmes qui pensent trop à leurs amours déçues, des hommes qui ne pensent pas pour rester dans le moule.

Charles-Philippe Laperrière nous raconte leurs histoires sans ironie ni compassion. Mais cette succession de petits tableaux trace au final un beau portrait d’humanité.