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Dans la brume

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Il y a quelques jours, Joseph­­­ Facal vous conseillait fortement d’aller voir 1991 de Ricardo Trogi.

Je vous conseille à mon tour d’aller voir un autre film réalisé par un Québécois : Dans la brume, qui prend l’affiche demain.

Autant la comédie de Trogi­­­ est rigolote, autant ce drame de science-fiction est angoissant­­­.

UN THRILLER OPPRESSANT

Réalisé par Daniel Roby (à qui l’on doit l’excellent Funkytown, un portrait décapant du monde de la radio des années 1970 librement inspiré de la vie de l’animateur Alain Montpetit), ce film catastrophe mettant en vedette Romain Duris se déroule à Paris, dans un avenir proche.

Alors qu’une brume toxique venant du centre de la Terre envahit la Ville Lumière, tuant les deux tiers de ses habitants, un homme et une femme réfugiés au dernier étage d’un immeuble­­­­ tentent de sauver leur fille.

Vous vous souvenez de L’Aventure du Poséidon, le meilleur film catastrophe des années 1970 ? C’est aussi prenant, aussi oppressant.

Au lieu de tenter de sortir d’un paquebot qui s’est renversé en pleine mer, les deux héros du film doivent plonger tête première dans la brume pour sauver leur fille handicapée­­­.

Ils n’émergent pas. Ils immergent­­­.

Ils ne fuient pas le danger. Ils courent vers lui, ils s’enfoncent­­­...

Ce thriller tourné de main de maître (Roby est un formidable réalisateur qui n’a rien à envier à Denis Villeneuve) est hyper efficace. On le regarde assis sur le bout de notre chaise, les ongles enfoncés dans les accoudoirs.

UN MONDE FLOU

Mais on peut aussi y voir une métaphore de notre époque.

En effet, tout comme les personnages principaux du film, les Occidentaux sont, depuis quelque temps, perdus dans la brume.

Comme si le monde était sens dessus dessous. Comme si nous avions perdu le nord.

Les références d’hier, les grands récits politiques ou religieux qui nous permettaient de « saisir » le monde, de le comprendre, de nous situer face à lui (bref, de donner un sens à notre vie) ne tiennent plus.

Nous traversons une période­­­ de grande confusion idéologique­­­.

Perdus dans cette brume épaisse, dans ce magma idéologique, dans ce monde flou où les identités (nationales, ethniques, sexuelles) sont de plus en plus fluides, nous tâtonnons.

Comme Romain Duris, nous essayons de retrouver notre chemin. Sans carte. Sans boussole. Sans guide.

Le monde d’hier, qui nous paraissait si familier, si réconfortant, a disparu.

Ne restent plus que des bribes, des ruines, de vagues souvenirs. Comme les toits des immeubles qui, dans le film de Roby, percent ça et là le nuage toxique qui recouvre Paris, telles des îles flottant dans un océan de brume...

Et auxquelles les survivants de ce naufrage s’accrochent désespérément pour ne pas couler.

CONFLIT DE GÉNÉRATIONS

Je ne veux pas vous vendre le punch – brillant, inattendu – du film de Daniel Roby.

Mais disons qu’il nous laisse sur une note optimiste.

Car la roue tourne.

Si le monde d’aujourd’hui nous apparaît aussi angoissant, aussi désespérant, c’est peut-être tout simplement parce que nous avons vieilli.

Ce qui semble flou pour nous est peut-être clair comme de l’eau de roche pour nos enfants.

Vieillir, c’est peut-être ça : se retrouver soudainement dans la brume.

Comme les héros de ce «thriller» magistral que je vous recommande chaudement.