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Des infractions routières à la tonne

Le Journal a filmé les routes de Montréal durant un mois et a observé de multiples manœuvres dangereuses

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Les conducteurs québécois sont dangereux au volant autant pour eux-mêmes que pour les autres et multiplient les infractions routières, a constaté Le Journal après un seul mois à parcourir les routes de la grande région de Montréal.

Excès de vitesse en zone de travaux, conduite à contresens, dépassement sur une ligne continue, pas de clignotant pour tourner : nos caméras installées sur une moto ont filmé 549 infractions routières toutes plus risquées les unes que les autres en une quarantaine d’heures sur les routes durant les mois de juin et juillet.

Les nombreuses inconduites captées n’étonnent pas du tout l’expert en sécurité routière du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) André Durocher.

« Mon constat est le même que le vôtre : les gens sont indisciplinés sur les routes », dit l’inspecteur.

« Je pense que les Nord-Américains, comparativement aux Européens, ne prennent pas la conduite automobile au sérieux. Les gens ne sont plus dans la voiture pour conduire, mais pour se déplacer, d’un point A au B. On se dit : “C’est ma route, c’est moi qui prends le chemin, on coupe.” Un manque assez flagrant de civisme », illustre quant à lui Philippe Létourneau, ancien pilote de course automobile et instructeur de conduite.

Le cellulaire au volant est interdit par la loi. L’amende pour une première infraction va de 300 à 600 $. Une récidive peut entraîner la suspension du permis de conduire.
Photo Martin Alarie
Le cellulaire au volant est interdit par la loi. L’amende pour une première infraction va de 300 à 600 $. Une récidive peut entraîner la suspension du permis de conduire.

Peur pour sa sécurité

Lors de chacune de ses sorties sur les routes, le représentant du Journal s’est fait brusquement couper la voie à plusieurs reprises par des conducteurs occupés à faire autre chose ou qui ne regardaient pas leurs angles morts.

Mais par deux fois, nous avons particulièrement craint pour notre sécurité.

Dans la zone de travaux de l’autoroute Bonaventure, où la limite de vitesse est de 50 km/h, un camionneur qui nous suivait de trop près en nous klaxonnant à répétition nous a finalement dépassés à la dernière minute afin de prendre la sortie.

Dans la même zone, lors d’une autre sortie, Le Journal a été la cible de regards réprobateurs d’automobilistes frustrés par notre « lenteur », nous dépassant à grande vitesse et de trop près. Nous respections pourtant la limite de vitesse.

L’abrupte voie Camillien-Houde, sur le mont Royal, a aussi été le théâtre d’une scène extrêmement risquée. Sous les yeux de notre vidéaste, un homme à bord d’un tricycle l’a dévalée à toute vitesse, ce qui est interdit, selon l’inspecteur Durocher, qui qualifie la manœuvre de drifting.

Un camionneur qui suivait la moto d’un représentant du Journal s’est fait menaçant à plusieurs reprises, klaxonnant parce que nous ne roulions pas plus vite que la limite de vitesse permise sur l’autoroute Bonaventure à Montréal.
Photo capture d’écran
Un camionneur qui suivait la moto d’un représentant du Journal s’est fait menaçant à plusieurs reprises, klaxonnant parce que nous ne roulions pas plus vite que la limite de vitesse permise sur l’autoroute Bonaventure à Montréal.

Distractions

Devant ces constats, il est malheureusement moins étonnant d’apprendre que pas moins de 91 % des Québécois auraient des habitudes dangereuses au volant, liées, entre autres, au cellulaire, au GPS ou à une panoplie de fonctionnalités intégrées dans leur voiture, selon un récent sondage Léger réalisé pour la compagnie d’assurances Allstate.

« La SAAQ [Société de l’assurance automobile du Québec] utilise tout le temps le mot accident, souligne Erick Abraham, ingénieur et associé de recherche de l’équipe de sécurité routière de l’École polytechnique de Montréal. Allez lire la définition du mot accident. C’est quelque chose d’imprévisible. En principe, quand les gens sont distraits, c’est qu’ils font autre chose pendant qu’ils sont en train de conduire. Quand ils ont une collision, ce n’est pas un accident, ce n’est pas le plancher de la voiture qui a cédé ! »

« Il ne faut pas laisser les gens créer ces mauvaises habitudes. Quand on a commencé à soulever le problème du textage au volant, on aurait dû être plus sévère tout de suite pour que les gens n’embarquent pas dans cette mauvaise habitude-là », croit M. Létourneau.

Trop tolérants

Un point de vue que partage M. Abraham, qui croit qu’il y a du laxisme dans l’application du Code de la sécurité routière.

« On tolère souvent de rouler à 118 km/h dans une zone de 100. Mais plus on donne de marge de manœuvre aux gens, plus ils vont en profiter », avance l’ingénieur.

– Avec la collaboration de Martin Chevalier

Infractions repérées *

  • 230 Excès de vitesse en zone de travaux
  • 128 Excès de vitesse
  • 47 Omission de signaler
  • 33 Circuler dans la voie de gauche
  • 33 Non-respect de la signalisation
  • 19 Passer à un feu rouge
  • 12 Franchir une ligne continue
  • 7 Rouler dans une voie réservée
  • 4 Cellulaire au volant
  • 3 Rouler en sens inverse
  • 33 Autres infractions

Total 549


*Le Journal a répertorié pendant un mois les infractions les plus évi­dentes sur les routes de la grande région de Montréal en se basant sur l’expertise d’intervenants consultés. Notre total pourrait être conservateur. Nous n’avons pas toujours inclus l’infraction de manœuvre dangereuse, qui relève du jugement du policier.

 

Tous plus imprudents les uns que les autres au volant

Un véhicule à contresens évitant in extre­mis une cycliste, deux voitures qui se retrouvent face à face dans une voie, un automobiliste effectuant un virage en « U » où c’était interdit et un nombre effarant d’excès de vitesse en zone de travaux. Ces infractions dont a été témoin Le Journal durant son mois d’observation auraient pu avoir de très graves conséquences.

Parmi les plus fréquentes inconduites routières de notre palmarès compilées après une trentaine de sorties à moto munie de caméras figurent les excès de vitesse (358), l’omission de signaler pour tourner ou changer de voie (47), l’utilisation de la voie de gauche pour circuler sur l’autoroute (33) et le non-respect de la signalisation (33). Nous n’avons délibérément pas compté les arrêts incomplets parce qu’ils se sont avérés trop nombreux.

« Il n’y a pas grand monde qui respecte le code de la sécurité routière », constate Érick Abraham, ingénieur et chercheur au sein de l’équipe de Sécurité routière de l’École polytechnique de Montréal. Celle-ci effectue depuis 30 ans des recherches dans le but de réduire, entre autres, les pertes de vie et les blessures sur les routes. 

Construction et exaspération

L’expert en sécurité routière de la police de Mont­réal abonde dans le même sens. Durant ses 36 ans de carrière, André Durocher a été témoin d’une panoplie de manœuvres très dangereuses. 

« Il y a des gens qui manquent leur sortie sur l’autoroute et au lieu de continuer jusqu’à la prochaine sortie [pour revenir sur leurs pas], ils vont s’arrêter et reculer, risquant de se tuer et de tuer du monde. C’est plein ! » 

C’est sans parler des personnes qui conduisent avec leur chien sur les genoux. « Même le chat couché à l’arrière. À 50 km/h, si on s’arrête brusquement, l’animal va voler vers l’avant. Dans une auto, tout ce qui est objet devient un projectile au cours d’une collision », rappelle-t-il.

Mais reste que, pour lui, le cellulaire au volant demeure un fléau, même si Le Journal n’a observé que quatre infractions de ce genre durant son expérience.

C’est aussi le cas de l’interbloquage, cette manie trop répandue de s’avancer à une intersection malgré le manque d’espace devant et qui finit souvent par bloquer le chemin quand le feu tourne au rouge et dont Le Journal a été témoin à maintes reprises dans le cadre de ce reportage.

« Les gens se disent : “Ça fait trois minutes que j’attends, le trafic n’avance pas.” Donc, ils pensent que ça va leur faciliter la tâche d’avancer », illustre-t-il.

Travaux

« Ce qu’on voit avec la construction, c’est une impatience encore plus grande, ce qu’il faut prendre en compte, ces temps-ci, parce que c’est très dangereux. À cause de la construction, les gens sont confus, ils vont moins vite, ils cherchent les panneaux. Il faut donc être doublement plus vigilants. »

L’inspecteur Durocher ajoute qu’en zone de travaux, tant qu’on voit la signalisation orange, les sanctions sont doublées qu’il y ait des travailleurs présents ou non. 

« Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de cônes qu’il n’y a pas de travailleurs. » 

– Avec la collaboration de Martin Chevalier

 

Quelques infractions

L’inspecteur André Durocher, du SPVM, a commenté les différentes infractions routières observées par Le Journal.

Se stationner en double

Photo Martin Chevalier
  • Amende: 107 $*
  • 0 point d’inaptitude

« Qu’on mette on non les quatre clignotants, il est interdit de se stationner en double file en tout temps. Pour les taxis, on le tolère parce que c’est rapide. » 

*Note : tous les montants des amendes dans ces pages incluent les frais de greffe ainsi que la contribution aux victimes d’actes criminels.


Manœuvre dangereuse

Photo Martin Chevalier
  • Amende: 1326 $*
  • 4 points d’inaptitude

« Il n’est pas illégal de se maquiller au volant, pas plus que de se raser. Par contre, là, elle avance ET se maquille. C’est susceptible de mettre en péril la sécurité d’une personne si elle met les freins brusquement. » 

*Note : il revient au policier de décider, selon les circonstances, si la dame mérite ici une amende pour manœuvre dangereuse.


Franchir un marquage hachuré

Photo Martin Chevalier
  • Amende: 312 $*
  • 3 points d’inaptitude

« C’est interdit de s’arrêter dans cette zone, car c’est fait pour que les gros camions et les autobus puissent tourner sans accrocher personne. » 

*Note : une amende de 107 $ peut être ajoutée si le véhicule bloque l’intersection.


Franchir une ligne continue

Photo Martin Chevalier
  • Amende: 312 $
  • 3 points d’inaptitude

« C’est complètement illégal ! On ne peut pas franchir une ligne continue, même si on signale. Les gens pensent que s’ils mettent leur clignotant, ils ont automatiquement le droit de passage, mais c’est plutôt pour le demander. En plus, ça pourrait être considéré comme une manœuvre dangereuse. »


Rouler au feu jaune

Photo Martin Chevalier
  • Amende: 107 $
  • 0 point d’inaptitude

« Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’il y a une infraction pour passer sur un feu jaune. Le jaune ne veut pas dire peser sur l’accélérateur pour passer, c’est un buffer. » 


Bloquer une intersection

Capture d'écran
  • Amende: 107 $
  • 0 point d’inaptitude

« Ça, c’est un fléau ! On n’est pas censé s’engager dans une intersection si on n’est pas certain d’avoir de la place de l’autre côté. Quand une personne le fait, d’autres suivent. On se retrouve avec des intersections complètement bloquées. » 


Tourner à gauche où c’est interdit

Photo Martin Chevalier
  • Amende: 169 $
  • 0 point d’inaptitude

« Il [l’automobiliste sur la photo] ne s’est pas conformé à la signalisation, car il était obligé de continuer tout droit ou de tourner à droite. D’ailleurs, c’est une légende urbaine qu’on n’a jamais le droit de faire un virage en ‘‘U’’. S’il n’y a pas de panneau l’interdisant, on peut en faire en tout temps. »


Utiliser une ruelle

Photo Martin Chevalier
  • Amende: 25 à 75 $*
  • 0 point d’inaptitude

« C’est illégal d’utiliser les ruelles pour passer d’une rue à l’autre. Parfois, quand il y a du trafic, les gens passent par là. Un peu comme la fameuse habitude de passer par une station-service pour éviter le trafic. » 

*Note : le montant varie selon l’arrondissement ou la ville, en plus des frais.

 

Sanctions pas assez sévères

 

Les sanctions plus sévères prévues dans la nouvelle mouture du Code de la sécurité routière entrée en vigueur en mai ne sont toujours pas suffisantes pour faire passer le message, croit un chercheur.

« Quand on a 16 ou 17 ans, l’amende la plus sévère qu’on peut avoir, c’est 100 $ et quatre points d’inaptitude. Un adulte, pour la même infraction, paie plus. À l’âge de 16 ans, on leur met entre les mains un véhicule qui est une arme, car on peut tuer des gens. On leur donne des privilèges d’adulte avec des conséquences d’enfant », déplore Érick Abraham, associé de recherche de l’équipe de Sécurité routière de l’École polytechnique de Montréal.

L’ingénieur de formation croit que les conséquences doivent être plus importantes pour ceux qui commettent des infractions.

« Les pays où le bilan de la sécurité routière est le meilleur, ce sont des pays où l’on met l’accent sur les conséquences, qui sont plus importantes sur le plan monétaire, et les sanctions. En Suède, si tu dépasses de quelques dizaines de km/h la limite permise dans une zone de 50, tu perds ton permis pendant un certain temps. Ça fait réfléchir les gens. »

Signalisation méprisée

Comme l’a constaté Le Journal lors de son reportage sur les routes montréalaises, de nombreux usagers de la route méprisent ou méconnaissent la signalisation.

« Si on est obligé de mettre des dos-d’âne dans les rues pour faire ralentir les gens, c’est parce qu’ils ne respectent pas la signalisation », dit M. Abraham. 

Il explique s’être déjà fait demander d’analyser s’il fallait modifier la signalisation autour d’un chantier de construction où quelqu’un était décédé.

« En analysant la collision qui a mené au décès, on a réalisé que la signalisation en vigueur n’a pas été respectée à cet endroit. Je veux bien la changer, mais si les gens ne la respectent pas, ça sert à quoi ? » demande-t-il.