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L’amiante menace Asbestos

Les résidus miniers qui bordent la ville contiennent plus de 20 % de fibres d’amiante chrysotile

L’ancien site de la mine Jeffrey, à Asbestos.
Photo courtoisie Alissa Aubenque, ARTE L’ancien site de la mine Jeffrey, à Asbestos.

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Plus de 20 % des résidus de la mine Jeffrey à Asbestos sont de la fibre d’amiante chrysotile qui posent un risque pour la santé publique, d’après des analyses commandées par Le Journal de Montréal en collaboration avec une chaîne de télévision franco-allemande.

Nos cinq échantillons récoltés dans la montagne de résidus situés au sud de la mine contiennent tous entre 20 et 25 % de fibres d’amiante chrysotile. Comme toutes les autres formes d’amiante, celles-ci sont cancérogènes, selon l’Organisation mondiale de la santé.

En juin, Le Journal a révélé que les résidus qui entourent l’autre ville de l’amiante, Thetford Mines, sont eux aussi contaminés, mais utilisés comme matériaux de construction sans aucune mesure de sécurité.

Quelques jours après notre reportage, une équipe de l’émission scientifique Xenius, de la chaîne franco-allemande ARTE, s’est rendue à Asbestos.

 Les journalistes de ARTE Émilie Langlade et Adrian Pflug entourent l’écotoxicologue Daniel Green à Asbestos.
Photo courtoisie Alissa Aubenque, ARTE
Les journalistes de ARTE Émilie Langlade et Adrian Pflug entourent l’écotoxicologue Daniel Green à Asbestos.

« Ce qui nous intéressait, c’était de savoir si la mine était encore dangereuse après sa fermeture et comment la ville s’était reconvertie », explique Alissa Aubenque, la coordonnatrice de production de l’émission.

Européens choqués

Sur place, les journalistes européens ont été choqués de constater que les résidents d’Asbestos banalisent le minerai.

« On avait l’impression de parler d’un minéral pas plus dangereux qu’un autre », s’étonne Mme Aubenque, qui souligne que l’amiante est un paria en Europe.

Mais une compagnie de Vancouver, Mag One Operations, veut piocher précisément dans le secteur que Le Journal et ARTE ont échantillonné pour en extraire du magnésium.

La présidente de l’entreprise, Gillian Holcroft, assure utiliser un procédé qui ne génère aucun rejet toxique, et prévoit soumettre les résidus à des traitements humides pour diminuer les émissions de poussière.

Médecins inquiets

Mais « on ne peut pas prendre leur parole, il faut un regard indépendant sur leurs méthodes », prévient la Dre Louise Soulière, de l’Association pour la santé publique du Québec.

Elle rappelle que 17 directeurs de la santé publique du Québec ont mis en garde contre l’exploitation des résidus des mines d’amiante. Cette activité « pourrait remettre en suspension des fibres d’amiante dans l’air et exposer inutilement la population à un contaminant cancérigène », selon eux.

Daniel Green a revêtu une combinaison de sécurité hermétique pour procéder à l’échantillonnage.
Photo courtoisie Alissa Aubenque, ARTE
Daniel Green a revêtu une combinaison de sécurité hermétique pour procéder à l’échantillonnage.

On ouvre la porte à « la prochaine vague d’exposition humaine à l’amiante au Québec », renchérit Daniel Green, de la Société pour vaincre la pollution, qui a recueilli les échantillons pour ARTE et Le Journal.

Mais le maire d’Asbestos Hugues Grimard n’est pas inquiet. « On n’exploite pas la fibre d’amiante, on exploite la ressource naturelle », a-t-il dit au Journal.

Analyses

5 échantillons recueillis dans la halde sud de la mine Jeffrey, à Asbestos.

Les haldes sont des montagnes de roche concassée.
Photo courtoisie Alissa Aubenque, ARTE
Les haldes sont des montagnes de roche concassée.
  • 70 à 80 % de particules anguleuses, fragments et autres
  • 20 à 25 % de fibres d'amiante chrysotile
  • 1 à 5 % autres fibres minérales
  • < 1 % de fibres organiques naturelles (cellulose)

Méthode d’analyse : microscopie polarisante et dispersion de couleurs

Laboratoire : EUROFINS Pointe-Claire, participant au programme AIHA PAT pour l’identification de l’amiante

Vers une flambée de maladies

L’association française de défense des victimes de l’amiante (ANDEVA) craint une explosion du nombre de malades au Québec.

« Toutes les conditions sont réunies au Québec pour avoir une flambée de maladies causées par l’amiante », prévient Alain Bobbio, de l’ANDEVA.

Son organisation est une des plus importantes associations de victimes de l’amiante au monde. Elle compte 28 000 adhérents et organise des conférences réunissant des scientifiques, des décideurs et des médecins du monde entier.

M. Bobbio souligne que partout où il y a eu des mines d’amiante, des gens sont malades, en raison de la contamination environnementale qu’elles engendrent.

« Il n’y a pas de raison pour que ce ne soit pas le cas au Québec », insiste-t-il.

En 2003, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) soulignait déjà que l’amiante faisait plus de victimes au Québec qu’ailleurs au pays, y compris chez les femmes qui ne travaillaient pas à la mine.

Plus de malades ici

L’INSPQ notait que le taux annuel d’incidence de mésothéliome de la plèvre chez les hommes était 9,5 fois plus élevé ­au Québec que dans le reste du Canada, entre 1982 et 1996. Chez les femmes, le taux de cette forme rare de cancer était deux fois plus élevé.

L’INSPQ pointe particulièrement les régions de Chaudière-Appalaches et de la Montérégie, qui « ont possédé dans le passé des chantiers navals et [où] on exploite en plus des mines d’amiante dans la première région ».

L’écotoxicologue Daniel Green craint que l’air soit plus contaminé par l’exploitation des résidus que par celle de la mine elle-même. Il explique que les fibres d’amiante que contiennent les résidus sont plus fines et plus courtes, donc plus facilement transportables par le vent et plus respirables.