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Secret autour des commotions cérébrales: des fédérations sportives refusent de dévoiler leurs statistiques

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Alors que les commotions cérébrales se multiplient au Québec et frappent plusieurs vedettes du monde du sport, les fédérations sportives entretiennent le secret autour des statistiques qu’elles détiennent sur ce fléau.

Au cours des derniers mois, Le Journal a interviewé une quarantaine d’athlètes, d’experts, d’entraîneurs et de fédérations afin de faire la lumière sur le phénomène des commotions cérébrales au Québec.

Que ce soit au hockey, au football ou à la boxe, les fédérations sportives admettent consigner des statistiques sur le nombre de commotions subies par leurs membres, mais refusent de les rendre publiques. Seule la Fédération de cheerleading du Québec a accepté de lever le voile sur ses données.

De plus en plus jeunes

Les commotions cérébrales font pourtant plus de ravages que jamais, admettent de nombreux intervenants interrogés dans le cadre de ce reportage.

Et elles frappent des athlètes de plus en plus jeunes, soutient Philippe Fait, thérapeute du sport et fondateur de la clinique Cortex.

« On commence à en voir beaucoup », confie-t-il.

Le thérapeute est encore ébranlé lorsqu’il relate le cas d’un jeune adepte de boxe, âgé d’à peine 7 ans.

« À chaque combat, il vomissait, dit-il. On l’a revu plus tard à l’âge de 10 ans. On le traitait, mais quand il était prêt, il retournait boxer », indique l’expert, qui lui a conseillé de changer de discipline.

Dans le cadre de ce reportage, Le Journal a recueilli plusieurs témoignages troublants, dont ceux d’un ado qui s’effondre en plein match de football des suites de commotions qu’il a subies, ou encore d’un hockeyeur jadis réputé pour sa robustesse et qui est maintenant inapte au travail.

L’explosion de l’offre en sport étudiant et les nouveaux efforts de sensibilisation peuvent expliquer la recrudescence du nombre de commotions cérébrales, pensent les spécialistes interrogés par Le Journal.

La neuropsychologue Geneviève Boulard, spécialisée en médecine du sport depuis 20 ans, affirme avoir vu près de 3900 nouveaux patients commotionnés depuis cinq ans. « C’est beaucoup trop », juge-t-elle.

Les commotions cérébrales n’épargnent personne, pas même les sportifs de haut niveau. La vedette québécoise de la NFL Laurent Duvernay-Tardif a été tenue à l’écart du camp d’entraînement des Chiefs de Kansas City, cette semaine, après avoir été victime d’une commotion. Le Québécois, diplômé en médecine, a refusé nos demandes d’entrevues sur le sujet.

Le nouveau quart-arrière des Alouettes, Johnny Manziel, ainsi que l’un des meilleurs joueurs de la LNH, Sidney Crosby, pour ne nommer que ceux-là, en ont aussi déjà été victimes.

Toujours pas de registre

Non seulement les fédérations sportives entretiennent le secret autour des données qu’elles possèdent, mais le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport ne tient toujours aucun registre des traumatismes crâniens en milieux sportifs, avons-nous constaté.

Le nouveau protocole du gouvernement, lancé il y a à peine un an, n’a pas encore atteint sa cible, croient les experts. « Plein d’écoles nous contactent pour savoir comment l’appliquer, puisqu’ils n’ont pas les moyens et les professionnels pour le faire », déplore Philippe Fait.

 

Boxer... à 7 ans

 

Dans le cadre de cette enquête, la plupart des spécialistes rencontrés par Le Journal ont fait savoir qu’ils n’approuvent pas la pratique de la boxe, certains allant même jusqu’à prôner l’interdiction de ce sport au Québec. «La définition de la boxe, c’est de mettre l’autre K.-O. Et un K.-O., c’est une commotion cérébrale», s’indigne Dany Bernard, docteur en éducation physique spécialisé en psychologie de la performance.

Le programme de Boxe Québec, qui fait la promotion du sport chez les jeunes dès l’âge de 7 ans – une période cruciale du développement du cerveau –, en fait d’ailleurs sourciller plus d’un, à commencer par Hugo Hébert, médecin de l’équipe nationale de boxe.

«Ce sont des rounds d’une minute au lieu de trois, mais, moi, c’est sûr que ça me fatigue un peu. [...] Ça me fait toujours un petit pincement au cœur quand je vois le prochain boxeur arriver, un petit homme qui m’arrive à la taille, et que je dois l’examiner. Il y a une question de légalisation, là-dedans, sur laquelle il va falloir qu’on se penche», estime-t-il.

«Je fais partie de ceux qui croient que les coups à la tête, à la boxe, devraient être interdits pour les mineurs», ajoute pour sa part le neuropsychologue Dave Ellemberg.

 

Tabou sur le terrain

Photo d'archives, Agence QMI

Il existe un fossé entre les intentions affichées publiquement par les fédérations sportives et la réalité sur le terrain.

D’un côté, les fédérations affirment être «extrêmement» sensibilisées et se targuent d’appliquer les protocoles à la lettre. De l’autre, les sportifs ont peur d’aborder la question. D’autres minimisent les effets collatéraux des commotions, allant même jusqu’à déjouer les protocoles pour rester au jeu.

Chez les sportifs, le simple fait de parler de commotions cérébrales suffit pour créer un malaise. Le tabou est si ancré qu’un joueur de calibre universitaire qui avait accepté de rencontrer Le Journal s’est désisté après que ses acolytes eurent fait pression sur lui. D’autres ont d’emblée refusé de parler, de peur d’être retirés du jeu, de devoir essuyer des critiques de la part de leurs coéquipiers ou, pire, de discréditer leur sport.

L’urgentologue et médecin des Alouettes et de l’Impact de Montréal Scott Delaney, qui a étudié cette «loi du silence», conclut qu’il s’agit ni plus ni moins d’un «problème d’attitude».

Après avoir réalisé une étude portant sur 454 joueurs de la Ligue canadienne de football en 2015, le chercheur a rapporté que près de 25 % d’entre eux pensaient avoir subi une commotion pendant la saison. De ce nombre, seulement 6 % ont déclaré avoir consulté un médecin, et ce, même s’ils sont aujourd’hui plus informés des effets des commotions. «La première raison que l’on obtient, c’est qu’ils n’ont pas pensé que c’était vraiment dangereux de jouer avec une commotion, puis la deuxième, c’est qu’ils ne veulent pas être sortis du match dans une période importante», explique le Dr Delaney, qui a obtenu les mêmes résultats en étudiant des joueurs de football, de basketball et de rugby des universités McGill et Concordia.

 

Qu’est-ce qu’une commotion cérébrale ?

Photo Fotolia
  • Un traumatisme du cerveau, lorsque celui-ci heurte la boîte crânienne
  • Peut être causée par un coup à la tête, au visage, au cou ou au corps ou par des forces d’accélération ou de décélération.
  • N’apparaît habituellement pas à l’imagerie médicale courante

 

En chiffres

Cas de commotions cérébrales chez les enfants de 5 à 19 ans au Canada :

  • De 2017 à aujourd’hui : 46 000
  • 2015-2016 : 44 000
  • 2014-2015 : 39 000

► L’an dernier, les services d’urgence des hôpitaux ont traité près de 59 000 cas de commotions cérébrales chez les adultes de 20 ans et plus.

► Entre 20 % et 30 % des jeunes présentent leurs symptômes de 24 à 28 heures après l’impact.

 

Symptômes possibles

  • Perte de connaissance ou de conscience
  • Perte d’équilibre
  • Affecte le temps de réaction, la manière de penser et la mémoire
  • Maux de tête
  • Nausées et/ou vomissements
  • Étourdissements
  • Somnolence ou fatigue
  • Agitation
  • Troubles de vision
  • Sensibilité à la lumière et aux bruits
  • Déficits d’attention
  • Manque de coordination
  • Confusion

Sources : Hôpital de Montréal pour enfants

 

Des stars frappées

Quelques vedettes sportives qui ont déjà été affectées par les commotions cérébrales.

  • Laurent Duvernay-Tardif (Chiefs de Kansas City)
  • Johnny Manziel (Alouettes de Montréal)
  • Sidney Crosby (Penguins de Pittsburgh)
  • Simon Gagné (Flyers de Philadelphie)