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La Bête et des Spartiates

L’inscription à une telle épreuve d’endurance, c’est une invitation à s’investir dans quelque chose pour soi pendant des semaines. Le parcours jusqu’au jour J est bien souvent encore plus formateur que la destination.
Photo courtoisie, Spartan Race L’inscription à une telle épreuve d’endurance, c’est une invitation à s’investir dans quelque chose pour soi pendant des semaines. Le parcours jusqu’au jour J est bien souvent encore plus formateur que la destination.

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Ce week-end se tenaient la « Beast » et la « Ultra », des courses à obstacles de la Spartan Race à la station touristique Stoneham. Discussion entre la grande championne du 50 km, Anne Champagne et une néophyte sur le 22,5 km, votre chroniqueuse.

Peut-être que nos noms de famille laissent présager un ancêtre commun lointain, mais elle, de Joliette, moi, de Montréal, elle petite et rapide, moi, grande et... petit train va loin ; elle, championne toute catégorie au Spartan Ultra de Québec, moi, milieu de peloton à la « Beast » (qui allait devenir mon « ultra », parce que cela me prendra plus de six heures pour me rendre au bout)...

Vers la ligne de départ

« Je me sens en pleine forme ! Il y a juste ma peau qui me fait mal par endroits, à cause des éraflures et des ecchymoses », me dit le lendemain Anne Champagne, 24 ans, sur un ton d’excuse. C’est que de mon côté, mon pas est lourd et raide, et la fatigue se sent de la tête aux orteils.

Anne Champagne ne se l’est pourtant pas coulé douce en compétition. Elle a franchi les 50 km en sentier (1980 mètres de dénivelé positif) et les 68 obstacles de l’Ultra en 8 h 12,55, terminant près d’une heure avant son plus proche poursuivant. La prochaine femme élite allait suivre quatre heures plus tard.

« J’étais prête ! », ajoute la thérapeute en réadaptation physique. Anne court entre 100 et 125 km par semaine, en montagne. Ses week-ends sont dédiés à des expéditions de course sur des sommets choisis pour leur difficulté. À 5 h, en semaine, elle enchaîne déjà ses premiers pas, loin du bitume. S’ajoutent à ce kilométrage, des séances de renforcement musculaire et de proprioception afin de développer les aptitudes physiques nécessaires pour passer à travers les obstacles, mais aussi pour se tenir loin des blessures.

Anne Champagne, championne du Spartan Ultra.
Photo courtoisie, Spartan Race
Anne Champagne, championne du Spartan Ultra.

Un mode de vie

« C’est mon mode de vie », dit Anne Champagne, qui était déjà coureuse élite après une seule saison de courses à obstacles.

« C’est certain qu’avec trois enfants et le travail... », dit Martin, en regardant sa montre mi-déçu en pleine montée. Les concurrents derrière opinent de la tête.

On ne partage pas le même mode de vie.

On vient tous de se faire dépasser par des athlètes de l’Ultra qui progressent contre le dénivelé à une vitesse qu’on ne peut faire autrement qu’envier. À 5 km de l’arrivée, notre plus grand réconfort vient du soulagement de ne pas avoir à refaire cette boucle de 22,5 km où les montées casse-jambe et les descentes casse-gueule entre les obstacles.

« Mentalement, c’est extrêmement difficile un parcours de 50 km en deux boucles, concède Anne Champagne. Si ça va bien, ça se fait bien. Sinon on peut entamer la deuxième partie du parcours avec des appréhensions. »

L’ignorance

Et moi qui croyais que l’ignorance était surtout précieuse pour les débutants. En quoi cela sert de connaître l’existence du mur de 8 pieds qui nous accueille au sommet d’une montée abrupte contre laquelle on s’attaque depuis 35 minutes (dont plusieurs de celles-ci à quatre pattes) ? Voilà. Moins on en sait, mieux on se porte. Même le regard est porté vers l’immédiat : repérer le prochain appui où poser les pieds à travers les roches et la boue. D’ailleurs, chaque fois que je relève les yeux pour évaluer le chemin à parcourir, je me décourage. Plutôt le moment présent, et cette confiance d’y arriver, une minute à la fois. Lorsque l’énergie manque, le regard se tourne vers l’arrière, et la fierté du chemin abattu propulse le pas suivant, puis l’autre.

Le parcours, d’abord

Si je regarde en arrière jusqu’en janvier, même constat, et même sentiment.

C’est que l’intérêt de s’inscrire à de telles épreuves d’endurance ne s’étale pas que sur les quelques heures de ladite date. Pour passer à travers indemne dans le plaisir (relatif, par moment !), une préparation physique s’impose. Il y a celles des athlètes élites comme Anne, et il y a les autres, somme toute moins impressionnantes, mais qui ne sont pas exemptes de la satisfaction du devoir accompli, semaine après semaine.

Il y a quelque chose de très terre-à-terre à travailler à développer sa forme physique — du « pas capable » au « capable », puis des gains qui se mesurent, tout ça comme un véritable baume contre les demandes en apparence intarissable de la vie professionnelle et de la vie familiale. Il y a six mois, je n’étais pas en mesure de me hisser par-dessus un mur de 6 pieds, encore moins un autre de 8 pieds. Puis, en décortiquant chaque défi, étape par étape, j’y suis arrivée, en adorant le processus pour m’y rendre.

Lorsqu’on est loin de l’élite, une compétition, c’est d’abord une invitation à se dédier à quelque chose pendant quelques semaines ou mois, selon l’espace disponible dans notre quotidien. Parfois, le constat est d’abord de s’y retrouver une place.

Et puis nous y voilà, à concentrer toute notre énergie physique et mentale à persévérer, malgré les quadriceps qui se plaignent et les mollets qui crampent.

« Tout ce temps, tous ces efforts, et de sentir qu’on récolte ce pourquoi on a tant travaillé », explique Anne Champagne.

De prime abord, en pleine « Beast », ça goûte la sueur et la boue, puis, la fierté, qui, une fois l’acide lactique disparu des 639 muscles du corps, redonnera du pep à une foulée qui ne se contentera plus jamais de sédentarité.