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John McCain: le meilleur et le pire de la politique américaine

John McCain: le meilleur et le pire de la politique américaine
AFP

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Le sénateur de l’Arizona, décédé samedi d’un cancer du cerveau, a laissé une marque profonde sur les États-Unis et mérite les honneurs qui lui sont offerts cette semaine. Sa vie, consacrée entièrement au service de son pays, révèle beaucoup de ce qu’il y a de meilleur dans la politique américaine mais aussi, il faut le dire, un peu de ce qu’il y a de pire.

John McCain était destiné au service militaire et au service public. Son père et son grand-père avaient été amiraux. Élève ordinaire à l’académie navale, il a par la suite servi avec distinction dans la grande guerre de sa génération en tant que pilote de l’aviation navale au Viêtnam. Il a survécu de justesse à l’attaque d’un porte-avion, mais a plus tard été abattu en plein vol pendant une mission de bombardement. Les paysans en colère qui l’on repêché l’ont presque battu à mort et, pendant ses cinq ans de captivité au fameux « Hilton de Hanoï », il a été torturé par ses geôliers. Les Viêtcongs, qui savaient que son père était commandant des forces américaines du Pacifique, lui ont offert une libération hâtive pour semer la division parmi les prisonniers, mais il a refusé. Ses graves blessures ne l’ont jamais quitté.

Ceci explique, en quelques lignes, pourquoi John McCain a toujours été considéré comme un héros de guerre, qui représentait un esprit de loyauté et d’honneur qu’on associe plus avec les deux grandes guerres du siècle dernier qu’avec les conflits moins glorieux qui ont suivi. Sa détermination et son sens de l’honneur représentent ce qu’il y a de meilleur dans la culture militaire américaine, mais on ne peut pas en dire autant de la tâche qu’on lui avait confiée, qui consistait à bombarder des positions adverses éparpillées parmi les civils.

L’engagement politique

En politique, John McCain représentait aussi ce que son pays a de meilleur à offrir, sans vraiment éviter ce qu’il y a de pire. Son sens de l’honneur et du service public, son respect de ses adversaires, son pragmatisme et sa loyauté envers ses électeurs de toutes origines et de toutes les couches de la société sont aujourd’hui des modèles pour une génération qui souffre d’une pénurie de ces valeurs. Alors que les institutions politiques américaines sont aujourd’hui marquées par la partisanerie à outrance, il était un des derniers représentants d’une époque où de solides liens d’amitié et de confiance pouvaient s’établir entre membres de partis opposés. Le Sénat, en particulier, ne peut pas vraiment fonctionner sans ce genre de liens. La disparition de John McCain, unanimement respecté et admiré par ses pairs, est un dur coup pour cette institution.

C’est entre autres le respect et l’admiration qu’il inspirait qui lui ont permis de se présenter deux fois à la présidence, malgré un tempérament parfois soupe au lait. Défait par George W. Bush en 2000 à l’investiture républicaine, il est revenu avec succès en 2008, mais son parti avait une dure pente à remonter et sa défaite était presque déterminée d’avance. Aujourd’hui, alors que le président actuel a remporté une campagne à coup d’insultes et de coups bas à l’endroit de ses adversaires, le comportement de McCain pendant sa campagne infructueuse contre Barack Obama est cité en exemple de ce que la politique devrait être.

La classe

Un épisode de 2008 qui marque encore les esprits est celui où il était interpellé pendant une assemblée partisane par une dame qui se disait incapable de faire confiance à Barack Obama car il n’était pas un vrai Américain. Lui prenant le micro des mains, John McCain lui a répliqué qu’elle était dans l’erreur. Barack Obama n’était pas ce qu’elle craignait qu’il soit, mais un homme décent avec qui il avait des désaccords fondamentaux.

On a beaucoup dit sur la réponse de McCain, dont certains trouvent qu’elle aurait pu être encore plus nette, mais à la fois dans sa fermeté et dans sa retenue, elle représente une qualité de plus en plus rare et notamment absente depuis janvier 2017 dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche: la classe. Deux autres exemples remarquables de la classe et du sens de l’honneur du personnage qu’était John McCain ont été son discours de concession au soir de l’élection du premier président noir de l’histoire des États-Unis et son discours d’adieu au Sénat américain. Son éloge de son adversaire et sa reconnaissance du caractère historique de son élection (malgré les huées de son auditoire ultra-partisan) ont beaucoup fait pour encourager l’espoir de réconciliation que cette élection représentait.

Lors de ses adieux au Sénat, il se désolait de l’échec de cette réconciliation, en dénonçant de façon à peine voilée le climat empoisonné que le successeur de Barack Obama a imprimé à la politique américaine.

John McCain n’a jamais été un grand admirateur de celui qui occupe aujourd’hui le poste qui lui a deux fois échappé. Il l’a critiqué vertement pendant sa campagne et le candidat de son parti lui avait bien rendu, en soulignant entre autres qu’il ne le considérait pas comme un héros de la guerre à laquelle il avait soigneusement évité de contribuer lui-même. Les deux hommes ne se sont jamais réconciliés. Même si le très conservateur McCain a voté avec la majorité de son parti pour appuyer la plupart des initiatives du président, il a fourni le vote décisif qui a empêché ce dernier de tenir une de ses plus grandes promesses, soit l’abrogation de la loi sur la santé de Barack Obama.

Un bilan politique mixte

Malgré ses immenses qualités, pourtant, le bilan du sénateur de l’Arizona comportait également des éléments moins reluisants. Par exemple, peu après ses débuts politiques dans les années 1980, il s’était laissé entraîner dans un scandale financier qui avait permis à une caisse d’épargne de frauder ses épargnants et les contribuables américains de plusieurs milliards de dollars. McCain avait été exonéré, mais son jugement politique avait été mis en question. La crise de 2008 a ensuite rappelé à tous que l’abcès des abus réglementaires dans le secteur financier était loin d’avoir été crevé suite à cette affaire.

Surtout, l’Histoire retiendra que John McCain, en choisissant la démagogue Sarah Palin comme colistière en 2008, avait validé le courant d’extrême-droite populiste qui avait déjà commencé à s’emparer de son parti. McCain souhaitait faire la course en compagnie de son ami le sénateur Joe Lieberman, un ex-démocrate alors sans affiliation partisane, mais il a cédé devant ses conseillers qui lui recommandaient de ne pas offusquer la droite vociférante. Cette décision dictée par l’aveuglement partisan aura éventuellement ouvert la voie à la candidature et à l’élection de l’actuel président des États-Unis, qui représente l’opposé de l’idéal politique et patriotique que McCain, à ses meilleures heures, incarnait si bien.

Son dernier appel

Dans ses derniers jours, McCain est revenu à ce qu’il incarnait de meilleur. Son appel à la fin du tribalisme partisan, qu’il a réitéré dans l’ultime lettre qu’il a adressée à ses compatriotes quelques jours avant sa mort, devra être écouté si les membres de la classe politique américaine souhaitent sortir de la crise où ils se sont enfoncés.

Cette lettre démontre la classe du personnage, qui mérite les honneurs qui lui sont offerts en dépit de ses failles. En fait, même s’il représentait ce qu’il y a de mieux dans la politique de ce pays qu’il aimait passionnément, John McCain n’était pas complètement étranger à ce qu’il y a de pire en politique américaine. Ce qui reste pourtant tout à son honneur, c’est qu’il était conscient de ses imperfections et de celles de son pays, qui manque aujourd’hui cruellement de personnages de cette trempe pour reprendre la tâche jamais complétée de s’approcher des idéaux sur lesquels il a été fondé.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM