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ALÉNA: Trump envoie le Canada paître

US President Donald Trump Departs The White House
AFP

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Dans une déclaration qu’il souhaitait garder secrète alors que les négociations de l’ALÉNA sont à un point critique, le président Trump a signifié son intention de ne faire absolument aucune concession au Canada, même si cela signifie la fin de l’accord tripartite.

Dans une entrevue avec l’agence Bloomberg hier, Donald Trump a signifié son intention de conclure les négociations de renouvellement de l’ALÉNA aujourd’hui en mettant une pression maximale sur le Canada afin que ce dernier fasse des concessions majeures, notamment en ce qui concerne la gestion de l’offre des produits laitiers. Ce matin, le Toronto Star ajoutait que le président a affirmé, sous le couvert de la confidence, qu’il était déterminé à ne rien concéder au Canada. Plus tard, Trump a confirmé qu’il avait bel et bien fait la déclaration en question:

L’accord, a insisté Trump, devra être signé «totalement selon nos exigences, totalement.» En clair, s’il veut un «deal», le Canada devra faire toutes les concessions demandées par les États-Unis, sans exception, et les États-Unis n’en feront aucune. Autrement dit, le Canada peut aller au diable.

L’artiste du deal?

Toutes les spéculations sont permises pour expliquer cette attitude de la part du président Trump. À la limite, on pourrait en conclure que Trump disait n’importe quoi et qu’il ne faut jamais accorder d’importance à ce qu’il dit, car il s’emporte souvent dans un sens un jour pour dire exactement l’inverse avec autant de conviction le lendemain.

Il est toutefois assez rare que Trump demande explicitement à soustraire certaines déclarations du domaine public, ce qui pousse à croire qu'il s'agissait d'un geste calculé. Une interprétation généreuse serait que le président souhaitait que le reporter de Bloomberg tire de cette entrevue une impression générale de fermeté et qu’il exagérait pour y mettre de l'emphase. C’est possible, car les négociateurs américains ont semblé surpris, selon certains témoins, en apprenant la teneur exacte des propos du président. Dans ce sens, cette attitude serait compatible avec ce que Trump a écrit dans son opus magnum, The Art of the Deal, soit qu’il adopte toujours des positions de négociation extrêmes dans l’espoir de trouver un terrain d’entente avec ses vis-à-vis qui soit le plus près possible de ses préférences.

Il est aussi possible que Trump, pour qui la politique se résume souvent à des rapports interpersonnels, ait décidé de punir personnellement son vis-à-vis canadien qui l’aurait fait mal paraître suite au sommet du G7. Difficile à croire qu’un président américain puisse faire dérailler un accord commercial qui fait ses preuves depuis plus d’un quart de siècle par pur souci de vengeance personnelle, mais on n’a pas affaire à un président comme les autres.

Une attitude qui pourrait mener à l’échec

Quelle que soit la raison de ce geste, et même s’il n’y en a aucune et qu’il s’agissait du geste irrationnel d’un politicien traqué, le résultat est à peu près le même: en exprimant son refus des concessions avec autant de vigueur, le président Trump a pratiquement fermé la porte à tout compromis honorable de la part du Canada. Étant donné la popularité abyssale du président américain dans l’opinion publique canadienne, cette attitude toute acceptation des exigences américaines risque d’être politiquement très coûteuse pour Justin Trudeau.

Par exemple, dans le domaine de l’industrie laitière, il a réussi à rendre pratiquement impossible pour le gouvernement libéral d’accepter la moindre modification du système actuel de gestion de l’offre sans paraître céder devant la pression de Trump. Une solution rationnelle dans ce dossier pourrait être un retrait graduel des barrières au commerce des produits laitiers, qui bénéficierait aux consommateurs canadiens tout en permettant aux producteurs de s’adapter aux transformations du marché, mais l’attitude intransigeante du président américain rend ce genre de compromis beaucoup plus difficile à accomplir.

Il n’est pas dit que les négociateurs des trois partenaires nord-américains n’en viendront pas à trouver des solutions mutuellement acceptables aux défis de moderniser l’ALÉNA, que ce soit aujourd’hui ou plus tard, mais le genre d’intimidation auquel s’est livré le président américain depuis le début des pourparlers n’aura rien fait pour faciliter les choses et peut encore précipiter un échec qui serait coûteux pour tous.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM