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Quand tombent les dictateurs

WE 0901 Boileau
Photo courtoisie Les Bleed
Dimitri Nasrallah
La Peuplade
256 pages, 2018

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Avec Les Bleed, Dimitri Nasrallah offre un roman politique si bien tourné qu’il oblige à une vraie réflexion sur le pouvoir et le sens de la démocratie.

Dimitri Nasrallah est un Montréalais né à Beyrouth durant la guerre civile. Ses origines sont devenues une source d’inspiration pour ses romans.

En 2011, il signait Niko, qui racontait le périple d’un jeune orphelin, du Moyen-Orient jusqu’au Canada. Avec Les Bleed, c’est toujours un pays tourmenté qui est mis en scène, mais cette fois par la voix des dictateurs qui le dirigent, la famille Bleed.

Le pays, devenu indépendant dans les années 1960, a d’abord eu à sa tête le grand-père, Blanco. Assassiné quelques années plus tard, son fils Mustafa lui succédera. Au bout de 30 ans de règne, un infarctus a toutefois obligé celui-ci à céder la main à Vadim, son garçon playboy et pilote de course qui n’en demandait pas tant. Mais papa dirigera en sous-main.

Où sommes-nous ? Dans un pays inventé, « une province reculée de l’Empire ottoman, qui s’est transformée en obscure colonie britannique et qui l’est restée jusqu’en 1961 ». En fait, toute référence à un pays réel du Moyen-Orient, de l’Afrique, de l’Asie est appropriée, pour autant qu’il soit riche de matières premières dont l’Occident a besoin. Dans le pays des Bleed, c’est l’uranium qui est la ressource recherchée.

L’exploitation minière va de pair avec l’exploitation humaine. Un semblant de démocratie – n’y a-t-il pas des élections ? –, mais une société étroitement contrôlée où deux ethnies s’affrontent et où les opposants sont pourchassés. La gloire des Bleed, elle, s’étale partout.

Quand le récit s’ouvre, c’est jour de vote. Comme à l’habitude, le résultat doit être truqué. Mais il y a du sable dans l’engrenage. Le fils Vadim, en poste depuis cinq ans, est un si piètre dirigeant que la révolte s’est mise à gronder fort dans les rues, encouragées par une nouvelle figure de proue de l’opposition, la députée Fatma Gavras.

Nous suivons les événements à la fois par les témoignages de Mustafa et de Vadim, mais aussi – ce qui contribue à l’originalité de ce roman – par des articles du journal officiel, dont l’éditrice se montre critique envers le gouvernement, et par le blogue d’une opposante.

On a donc trois voix de femmes pour confronter le monde strictement masculin du pouvoir absolu. Mais nous ne sommes pas dans un conte de fées ! Les révoltes populaires peuvent être manipulées. De même les Bleed, qui se croient tout puissants, ne voient pas que leur chute sera aussi le fait de leurs alliés. L’aveuglement des masses apparaît bien comme l’envers de l’aveuglement du pouvoir.

La démonstration est captivante, les rebondissements le sont tout autant. On lit ce roman d’une traite et il faut souligner ici la qualité de la traduction, signée de Daniel Grenier (Les Bleed est d’abord paru en anglais au printemps).

Et toute comparaison avec des événements historiques ou toujours en cours sur la planète est, hélas, absolument pertinente.