/misc
Navigation

Une Maison-Blanche au bord de la crise de nerfs

Damning Woodward book depicts 'crazytown' Trump White House
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Des extraits du livre à paraître du légendaire journaliste Bob Woodward sur l’administration de Donald Trump ont été publiés aujourd’hui. Cet ouvrage peint un portrait dévastateur d’un président qui n’a pas la confiance de ses plus proches collaborateurs.

Peu de journalistes ont une réputation aussi solide que Bob Woodward. Ce conservateur d’allégeance républicaine constituait, avec Carl Bernstein, la fameuse équipe dont les reportages sur l’affaire du Watergate ont mené à la démission de Richard Nixon. Il a écrit des livres méticuleusement documentés sur tous les présidents depuis Nixon et s’est construit une réputation de crédibilité bétonnée. Sa méthode est irréprochable. Il mène des entrevues systématiquement retranscrite et archivées avec tous les acteurs politiques qui acceptent de lui parler, et très peu d’acteurs politiques refusent de lui parler, car ses livres représentent une occasion pour eux de livrer leur version de l’Histoire avec un grand H pour la postérité. Il rapporte ensuite les faits pour lesquels il possède des sources indépendantes et concordantes, en évitant de spéculer au-delà des témoignages fiables.

Il est évident d’après les premiers reportages sur le livre, à paraître le 12 septembre prochain, que les proches collaborateurs du président Trump ne se sont pas gênés pour s’ouvrir à Woodward.  Le portrait qu’ils font du président n'est pas une surprise pour ceux qui ont lu le livre du reporter Michael Wolff ou celui de son ancienne associée Omarosa Manigault-Newman, mais la réputation et la crédibilité de Bob Woodward donneront à ses observations un poids beaucoup plus important.

Parmi les révélations soulignées dans l’article du Washington Post paru aujourd’hui:

  • L’ex-avocat personnel de Trump, John Dowd, était tellement convaincu que Trump serait incapable de répondre aux questions du procureur Robert Mueller sans se parjurer qu’il a mené une simulation au cours de laquelle Trump s’est littéralement enragé et a aligné une telle suite d’incohérences et de mensonges que Dowd a décidé de démissionner sur-le-champ. En bref, il a signalé au président qu’un témoignage devant Mueller lui vaudrait un «jumpsuit orange».
  • Woodward rapporte que des officiers de la Maison-Blanche auraient subtilisé des documents qui, s’ils avaient reçu la signature du président, auraient mené à des catastrophes politiques majeures.
  • Le secrétaire à la Défense, James Mattis, aurait traité le président d’idiot (en ajoutant un adjectif qui ne peut être reproduit dans un journal familial), après un épisode où il aurait démontré son ignorance totale des données de base de la politique américaine dans la péninsule coréenne et, surtout, son refus d’en apprendre les rudiments.
  • En Syrie, Trump souhaitait monter une opération d’assassinat du président Assad et ses conseillers militaires ont dû faire des pieds et des mains pour l’en dissuader.
  • Son actuel chef de cabinet, John Kelly, aurait qualifié la Maison-Blanche de «crazytown» et signalé que travailler pour Trump était le pire boulot qu’il ait jamais eu. Voici la citation relevée par Woodward d’un témoin direct d’un épisode où Kelly aurait perdu patience avec son patron. «C’est un idiot. Ça ne sert à rien d’essayer de la convaincre de quoi que ce soit. Il est déjanté. Nous sommes dans une maison de fous. Je ne sais pas ce que nous faisons ici. C’est le pire boulot que j’aie jamais eu.» (He’s an idiot. It’s pointless to try to convince him of anything. He’s gone off the rails. We’re in Crazytown. I don’t even know why any of us are here. This is the worst job I’ve ever had.)
  • L’ancien conseiller économique de Trump aurait qualifié de trahison le comportement du président dans plusieurs épisodes, dont le plus notoire est sa réaction à la tragédie de Charlottesville
  • Et ce n’est rien comparé aux insultes que Trump lui-même déverse sur certains de ses collaborateurs, notamment son ministre de la Justice (Attorney General) Jeff Sessions, que Trump traite littéralement d’attardé mental, le disant incapable de gérer un bureau d’avocats de campagne au fin fond de l’Alabama.

En fait, aucune de ces révélations n’est tout à fait étonnante pour ceux qui suivent les tribulations invraisemblables de la Maison-Blanche de Donald Trump. La signature de Bob Woodward ne fait que leur donner le vernis de crédibilité inattaquable qui leur manquait encore. Dans ce sens, il est intéressant de constater que la Maison-Blanche n’a pas mis en doute la véracité des révélations publiées aujourd’hui, même si on peut s’attendre à une réaction lors de la publication du livre.

Finalement, Woodward avait tenté d’interviewer Donald Trump lui-même, mais il n’en a pas reçu l’autorisation. Dans une entrevue récente enregistrée avec le consentement de Trump, ce dernier affirme n’avoir jamais reçu cette demande, mais c’est difficile à croire. Cette entrevue comporte peu de nouvelles révélations, mais on y trouve à la toute fin un passage qui reflète parfaitement la conception orwellienne de la vérité selon Donald Trump. En bref, Woodward assure Trump que son livre présentera les faits de façon correcte, ce à quoi Trump lui répond que la seule version des faits relatifs à sa présidence qui est correcte à ses yeux est celle où on le présente comme le président le plus accompli de l’histoire du pays. Du moins, selon Trump, «c’est ce que beaucoup de gens disent.» Je conclus en vous laissant lire ce passage tel quel. Il n’y a rien à ajouter.

  • Woodward: [...] it’s going to be accurate, I promise.
  • Trump: Yeah, okay. Well, accurate is that nobody’s ever done a better job than I’m doing as president. That I can tell you. So that’s . . . And that’s the way a lot of people feel that know what’s going on, and you’ll see that over the years. But a lot of people feel that, Bob.

Pour Trump, la réalité, c’est qu’il est le plus grand président de l’histoire de son pays. Ceux qui semblent le plus convaincus du contraire, si on en croit le travail de Woodward, sont parmi ses plus proches collaborateurs. On n’a pas encore vu le pire de cette histoire.

* * *

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM