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40 000 ou 50 000 immigrants? La mauvaise réponse à une question qu’on ne s’est jamais posée

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Immanquablement, le débat sur le nombre d’immigrants revient dans la campagne électorale.

La CAQ propose une réduction temporaire des seuils de 50 000 à 40 000, ce qui a évidemment provoqué une réaction pour le moins théâtrale de Philippe Couillard, selon qui cette proposition serait à ce point irresponsable que « la CAQ ne devrait pas être autorisée par la population à former le gouvernement», évoquant encore une fois le cliché habituel de la pénurie de main d’œuvre qui serait le principal problème économique du Québec.

Depuis plusieurs années, le débat sur les seuils d’immigration se fait de manière très désordonnée. Les seuils sont décrétés de manière arbitraire, et les objectifs ne sont pas clairement établis.

La politique d’immigration aborde vaguement certaines thématiques, citant pénurie de main-d’œuvre, besoin économique, vieillissement de la population, ou de vitalité du français, mais aucun objectif précis n’est établi. Ainsi, les seuils sont décrétés en réponse à des questions qui n’ont jamais été posées.

La proposition de Legault est ainsi complètement arbitraire (pourquoi 40 000 plutôt que 45 000 ou 35 000?), mais à la base, la décision d’établir les seuils à 50 000 l’a été tout autant. Pour rehausser le débat, j’invite donc les partis politiques à se poser certaines questions qui seraient préalables à l’établissement de seuils.

Cherchons-nous, avec notre politique d’immigration, à éviter le déclin de la population? Si oui, quelle taille de population pour le Québec visons-nous? 9 millions? 15 millions? Si un tel objectif était d’abord établi, il serait très facile d’établir un seuil non arbitraire.

Il y a 10 ans, alors jeune étudiant à la maîtrise, j’ai moi-même calculé une matrice (que je reproduis ici-bas) montrant quelle migration serait nécessaire pour obtenir une taille de population désirée (en fonction de différents niveaux de fécondité).

Ensuite, si nous voulons lier cet objectif démographique à la pérennité du français comme langue commune, il conviendrait de définir certains objectifs quant à la langue d’usage en public et au travail, et s’assurer que les programmes de francisation et d’intégration efficaces suivent.

Source : https://www.erudit.org/fr/revues/cqd/2008-v37-n2-cqd3412/038132ar/

Par l’immigration, cherchons-nous à lutter contre les conséquences du vieillissement de la population? Si oui, je rappelle qu’il faut être modeste dans nos attentes et nos objectifs, car il est clairement établi par les démographes que l’immigration n’a qu’un effet modeste et temporaire sur le vieillissement de la population.

À titre d’exemple, je montre dans la figure ci-dessous l’effet de 40 000 immigrants ou 50 000 immigrants sur la proportion de la population âgée de 65 ans et plus au Québec. Comme vous pouvez le voir, la proposition de Legault ne change à peu près rien à la situation. Même si cette mesure était permanente plutôt que temporaire comme proposée, la proportion de 65 ans et plus ne serait réduite que de 0.4% à l’horizon 2036. En somme, il serait déraisonnable qu’un objectif des politiques d’immigration lié au vieillissement de la population change drastiquement le portrait futur attendu, celui-ci étant inéluctable.

La question de la pénurie de main-d’œuvre est maintenant omniprésente dans le débat sur les seuils d’immigration.

En premier lieu, j’aimerais souligner qu’il est permis de douter de l’existence même de cette pénurie de main-d’œuvre. Ensuite, si elle existe et si elle fait partie des objectifs liés à la décision des seuils d’immigration, encore une fois, il faut s’attendre à un effet modeste.

À ceux qui pensent le contraire, j’aimerais poser la question sur la situation inverse : dans un contexte de fort taux de chômage, les immigrants viendraient-ils « voler » les emplois des natifs? La réponse est non.

N’en déplaise à l’extrême-droite, cette réalité est clairement établie par la science. L’immigration augmente en effet à la fois l’offre et la demande dans des proportions similaires. Autrement dit, le nombre d’emplois disponibles dépend lui-même du nombre d’immigrants reçus.

Pour revenir à la pénurie de main-d’œuvre, 50 000 immigrants combleront plus d’emplois que 40 000, mais ils en généreront plus aussi, faisant en sorte que la pénurie, si elle existe, en sortira à peu près inchangée. Il est néanmoins possible, que certains emplois de haute qualité et bien rémunérés nécessitant des compétences très particulières ne puissent trouver preneur dans la population locale. Une immigration pensée selon ce genre de pénurie devrait donc d’abord se définir de manière qualitative (en termes de compétence) plutôt que quantitative (en termes de nombre).

À l’heure actuelle, les débats se font sur les niveaux d’immigration, alors qu’il serait nettement plus pertinent de s’entendre sur ce que serait une bonne intégration professionnelle, une francisation adéquate et une régionalisation suffisante de l’immigration.

En bout de ligne, peut-être serait-il préférable de simplement revoir l’approche des politiques actuelles visant à établir des seuils quantitatifs d’immigration lorsqu’il est question d’immigration économique.

Pourquoi ne pas plutôt établir des objectifs liés à l’intégration professionnelle, linguistique et spatiale, identifier les critères de sélection et les budgets d’intégration nécessaires à la réussite de cette intégration, et accueillir ensuite tous les candidats qui remplissent les conditions? Plutôt que d’être un objectif en soi, le nombre d’immigrants reçus serait alors la conséquence de nos choix de société par rapport à ces attentes en matière d’intégration.  

PS. Je tiens à préciser que cette réflexion exclut les questions liées à l’immigration humanitaire. Bien que l’immigration humanitaire soit inclue dans les seuils définis en commission parlementaire, l’accueil de réfugiés répond à des objectifs qui ne peuvent en aucun cas être mêlés à ceux de l’immigration économique.