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La douteuse caricature de Serena Williams

Coup d'oeil sur cet article

Êtes-vous au parfum du débat concernant une caricature mettant en vedette la joueuse de tennis Serena Williams lors de sa crise de colère en finale des Internationaux des États-Unis du weekend dernier?

Si vous répondez par la négative, permettez-moi de vous diriger vers l’article du collègue Philippe Melbourne Dufour.

En gros, la caricature dessinée par l’Australien Mark Knight a été dénoncée comme étant raciste et sexiste. Celui-ci s’en est défendu en hurlant contre l’étau du politiquement correct.

Regardons le tout de plus près.

Les fonctions de la caricature

L'une des fonctions de l'humour la plus étudiée est sa capacité à dénoncer certains comportements que l'on jugerait fautifs, hors normes, abusifs ou tout simplement stupides.

C'est comme si on se servait de l'humour comme garde-fous pour éviter que la société ne dérape et se retrouve dans le fond du ravin.

C'est pourquoi celles et ceux qui nous servent de modèles, tels que les politiciens et les vedettes, demeurent une source intarissable d'humour. Se moquer de leurs débordements nous permet de garder un œil critique sur la façon dont ils et elles tentent de nous structurer le monde.

Et surtout, l'humour nous permet de les ramener à leur condition humaine : ce ne sont ni des saints, ni des dieux et déesses. Ils sont imparfaits malgré leur prestige et leur autorité.

La caricature, qu'elle soit vivante (à travers la parodie et la satire) ou visuelle (par le biais du dessin, entre autres) jouent exactement ce rôle sur la place publique. Du coup, elle s'offre elle aussi à la critique, aux jugements des autres.

Certaines sont parfois très réussies, et d'autres moins.

Une bonne caricature ne laisse aucune ambiguïté. Son intention et son message sont clairs. Certaines sont un peu plus subtiles, mais elles ne devraient pas requérir cinq ans de doctorat à comprendre.

C'est un punch, un coup franc droit au cerveau, dont l'humour nous fera au mieux rire, au pire grincer des dents. Dans tous les cas, il fait réfléchir.

Et pour s'assurer d'atteindre la cible avec succès, les caricaturistes utilisent une foule de procédés humoristiques... et il peut arriver qu'ils et elles s'y prennent les pieds.

La caricature de Serena Williams

Avouons-le : ce n'est jamais joyeux de voir une athlète du calibre de Serena Williams se prendre la tête avec un arbitre. C'est un comportement que l'on aurait tendance à vouloir dénoncer : elle, un modèle de ténacité, de talent et de persévérance, explose quand on l'accuse de tricher, ce qui a été rapidement prouvé par la reprise vidéo.

Donc, à la base, il y a matière à caricature.

Et je n'inclus pas à ce stade-ci toutes les analyses concernant le sexisme qui demeure dans le sport, ni le passé de Williams, ni la longue histoire de l’exploitation des Afro-américains dans le sport et le divertissement. Je reste au ras des pâquerettes : une athlète de prestige + un comportement déviant = matière légitime à caricature.

Mais attention ! Faut-il rappeler que ce n'est pas parce qu'on dessine que c'est un chef-d'œuvre ! Et que justement, à un certain moment, il faut tenir compte de l'ensemble du contexte avant d'offrir un dessin qui se tient.

Les erreurs de la caricature de Mark Knight

L'exagération est un procédé précieux de la caricature qui consiste à gonfler les traits d'une personne ou d'une situation pour la rendre clownesque, pour lui faire perdre son sérieux.

Mais l'exagération ne doit pas être un obstacle à l'identification de la personne caricaturée, sans quoi on manque la cible.

Dans le cas de la représentation de Williams, je confère à l'artiste que l'athlète n'a pas le physique rachitique d'une top modèle, mais de là à en faire un être monstrueux, il y a une marge ! D’ailleurs, il est presqu’impossible de la reconnaître, si ce n’est que par sa tenue.

Et c'est vrai que le dessin rappelle très tristement la représentation des femmes noires de l'époque Jim Crow aux États-Unis, qui mettait l'emphase sur ce qu'on appellerait communément et tristement le stéréotype de la Mama.

Donc, on peut comprendre que certains et certaines aient crié au racisme.

Mais laissons à Mark Knight le bénéfice du doute pendant un instant en nous disant qu'il est peut-être simplement mauvais pour bien représenter les gens. Après tout, il a bien illustré la gagnante du match, Naomi Osaka, en blonde, alors que la réelle athlète est beaucoup plus foncée!

Knight s'est défendu est republiant sur Twitter une caricature du joueur de tennis Nick Kyrgios, qui a reçu un "pep talk" d'un arbitre la semaine dernière, dénonçant le fait que l'épisode ait été passé sous le tapis. Ce faisant, il voulait prouver qu'il n'a pas attaqué Williams par racisme et qu'il se prêtait au jeu avec des victimes masculines du tennis également.

Vrai que le caricaturiste traite l'athlète d'enfant gâté, comme il le fait avec Williams, mais sa représentation de Kyrgios est beaucoup plus flatteuse et identifiable que celle qu'il a faite de Williams, d'où les accusations de sexisme qui s'ajoutent à celles de racisme.

En conclusion

Comme dans toute chose, il ne faut pas sauter aux conclusions trop vite, mais disons que ce caricaturiste a de quoi laisser planer de sérieux doutes sur le fond de sa pensée.

Et ce n'est pas en dénonçant le politiquement correct qu'on règle le débat.

S'il n'est réellement ni raciste ni sexiste, Mark Knight devrait au moins avouer que ce n'était pas sa meilleure caricature et qu’il aurait drôlement pu faire mieux. Un point c'est tout.