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Des profs qui vont payer plus de leurs poches?

Beaucoup d’enseignants déboursent pour améliorer leur classe

Afin de rendre sa classe « flexible », Élyse Pelletier-Houde a notamment payé de sa poche le pédalier, le tabouret et les classeurs verts qu’on voit sur la photo. Elle a « une bonne direction d’école », mais les budgets restent limités.
Photo Dominique Scali Afin de rendre sa classe « flexible », Élyse Pelletier-Houde a notamment payé de sa poche le pédalier, le tabouret et les classeurs verts qu’on voit sur la photo. Elle a « une bonne direction d’école », mais les budgets restent limités.

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Des enseignants qui déboursent déjà jusqu’à 1000 $ de leur poche craignent de dépenser encore plus pour des livres ou même des meubles, maintenant que certaines fournitures ne peuvent plus être facturées aux parents.

« À un moment donné, j’ai arrêté de compter », laisse tomber Élyse Pelletier-Houde, qui estime débourser entre 500 et 1000 $ de son propre portefeuille chaque année pour sa classe de primaire sur l’île de Montréal.

Elle achète des albums jeunesse et de la papeterie, mais aussi des tabourets et des ballons afin que ses élèves aient accès à une variété de sièges.

« Je vois vraiment l’impact sur eux. Ils me disent : “nous, on est chanceux” [...] Je veux qu’ils aient de beaux ateliers, qu’ils apprennent de façon ludique. »

Elle n’est pas la seule à préférer payer de sa poche plutôt que de se priver de faire des activités stimulantes. Mais cette situation met plusieurs professeurs dans un état de malaise.

« Ma classe fait dur comparée aux autres », avoue Joëlle, de la Rive-Sud, qui choisit au contraire de ne plus dépenser.

Depuis le mois d’août, Le Journal multiplie les démarches pour recueillir les témoignages d’enseignants. La plupart ont demandé à taire leur nom par peur de représailles de la part de leur commission scolaire. Pour cette raison, aucun nom d’école n’est mentionné dans l’article.

Gratuité scolaire

Le phénomène n’est pas nouveau. Mais, en juin, le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a émis une directive interdisant aux écoles de faire payer une panoplie de fournitures par les parents, ce qui a été considéré comme une victoire pour la gratuité scolaire.

Sur le terrain, plusieurs craignent que ce matériel ne soit pas remplacé dans certaines écoles et que des profs choisissent en désespoir de cause d’en assumer la facture.

Par exemple, Mme Pelletier-Houde demandait autrefois un montant de 10 $ aux parents pour se procurer des marqueurs de couleur effaçables en grande quantité. Mais plus cette année.

Elle a donc acheté cet automne ces crayons qui valent 2 $ chacun. Ses 17 élèves en passent trois par année. Résultat : plus de 100 $ sortis de sa poche, seulement pour cet article, ce qui vient s’ajouter à ce qu’elle dépense déjà.

Le ministère de l’Éducation a débloqué 27 millions $ afin de compenser, ce qui équivaut à un budget d’environ 27 $ par élève du primaire et du secondaire.

Budgets limités

« Le ministère a bien réagi », estime Lise Madore, présidente de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement. Mais il est trop tôt pour dire si cette enveloppe sera suffisante ou pas.

« Oui, il y aurait lieu de donner plus de sous aux enseignants pour leur matériel ».

Reste que les budgets des écoles sont limités, rappelle Mme Madore.

Une dizaine d’enseignants interrogés

Qui fournira les mouchoirs ?

Les enseignants ne peuvent plus exiger que les parents fournissent des mouchoirs pour en faire une réserve commune.

En mars, Amélie s’est donc retrouvée à devoir acheter une dizaine de boîtes. Cette prof de l’Estrie dit débourser au moins 300 $ par année de sa poche.

Lise Madore, de la FQDE, estime que les écoles vont se mettre à acheter des mouchoirs au même titre que du papier de toilette dans le futur.

Reste qu’en attendant, quelqu’un doit les fournir. « Jamais on ne va laisser un enfant avec la guedille au nez », dit Martine, une prof de la Rive-Sud.

Des profs d’arts qui « font les poubelles »

Les profs d’arts plastiques ont parfois tant de difficulté à obtenir des sous qu’ils en sont souvent réduits à « faire les poubelles ».

« Je vais dans d’autres villes pour trouver des crayons Prismacolor [gratuits]. Je quête sur les réseaux sociaux », raconte Fanny, qui enseigne à Laval.

De plus, le matériel fourni par l’école est souvent de mauvaise qualité, déplore Chloé, qui travaille sur la Rive-Sud.

« Un jour, j’ai apporté des pastels de chez moi. Quand ils ont vu le résultat, les élèves avaient les yeux écarquillés. »

« Ce qui me fâche, c’est de me faire dire qu’on fait du “bricolage”. C’est insultant. Il n’y a pas juste le sport qui motive les jeunes. »

Des budgets de classe en baisse

Six enseignants ont confié que l’enveloppe fournie pour acheter du matériel pour leur classe est en baisse depuis des années.

Par exemple, Chantal, une enseignante de l’Estrie, avait un budget de 500 $ il y a 10 ans. Aujourd’hui, c’est plutôt 300 $, même si le coût de la vie a augmenté.

« Donc, on en met plus de notre poche », dit celle qui estime payer environ 700 $ par an.

Calculatrice interdite... mais nécessaire

Stéphanie enseigne les sciences au secondaire sur la Rive-Sud. Elle n’a plus le droit d’exiger une calculatrice scientifique, selon la directive du ministère. Or, elle estime que celle-ci est nécessaire pour réussir les examens... du ministère.

Mais c’est en fait l’école qui devrait la fournir, selon Éric Morissette, un ancien directeur devenu professeur à l’Université de Montréal. Il suffirait que l’élève retourne la calculatrice à la fin de l’année.