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Une élection québécoise déroutante

Bloc chefs 2018
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Trois choses étonnent quand on considère l’état actuel de la course en vue de l’élection du 1er octobre: la distribution de plus en plus égale du vote entre quatre partis, la forte proportion d’électeurs qui pourraient changer d’avis et le caractère apparemment aléatoire de l’ordre des préférences des électeurs entre les partis. Qu’est-ce qui se passe?

À une semaine du vote au Québec, il est encore hasardeux de projeter le gagnant, mais la question que je pose ici est différente. Quand on considère le grand nombre d’électeurs qui pourraient changer d’idée (38% selon le dernier sondage Léger), comment se fait-il que tant d’électeurs considèrent un deuxième choix en apparence éloigné de leur premier sur les deux axes dominants de l’espace électoral québécois, soit la dimension droite-gauche et la question nationale? En effet, comme le montre le tableau ci-dessous tiré du même sondage, si la plupart de ceux qui expriment un second choix optent pour un parti qui n’est pas éloigné du leur dans les axes conventionnels, plusieurs électeurs expriment des seconds choix pour le moins étonnants. Pourquoi? Ce billet explore cette question et conclut sur quelques parallèles avec l’expérience américaine et celles d’autres pays.

Une décomposition de l’espace partisan

Pendant longtemps, la distribution des préférences des électeurs québécois se comprenait assez facilement en fonction de ces deux axes, qui résumaient bien l’essence du choix entre les partis. De la fondation du Parti québécois (PQ) au deuxième référendum, la question nationale et l’axe traditionnel droite-gauche sur les questions d’interventionnisme économique et social définissaient assez bien le paysage politique québécois comme un plan en deux dimensions. Bien sûr, la question nationale primait pour beaucoup, ce qui expliquait la présence de quelques «bleus» aux côtés des sociaux-démocrates du PQ et de quelques sociaux-démocrates pas toujours à l’aise avec certaines politiques résolument à droite du Parti libéral (PLQ).

Après la défaite référendaire, les déplacements des partis sur ces deux axes (les péquistes vers le centre socioéconomique et les libéraux loin des demandes autonomistes de l’époque Bourassa) expliquaient assez bien l’ouverture de nouveaux espaces pour un parti de droite autonomiste et un parti d’extrême-gauche qui se dit indépendantiste. Ce qui est moins facile à comprendre en 2018, toutefois, c’est qu’un nombre non négligeable d’électeurs semblent disposés à passer de n’importe quel de ces partis à n’importe quel autre, sans égard à la «distance» entre ces partis sur cet axe en deux dimensions. Pourquoi?

L’hypothèse bien modeste que je propose et que j’invite les analystes à commenter et à soumettre à l’épreuve des faits est la suivante. Nous assistons au Québec à une décomposition des choix politiques sur une multitude d’enjeux où les électeurs prennent des positions tranchées, mais ces enjeux ne peuvent plus être placés facilement sur les deux axes qui dominent la politique québécoise depuis un demi-siècle. Dans les faits, les enjeux qui divisent les électeurs se sont multipliés au point de rendre leurs choix partisans beaucoup plus difficiles à aligner sur des axes cohérents.

Enjeux multiples, dimensions multiples

Une classification sommaire des partis selon leurs positions sur différents enjeux suffit à montrer qu’il n’y a pas de corrélations évidentes entre celles-ci. Sur l’axe socioéconomique, les distinctions entre la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le PLQ sont plutôt cosmétiques sur la droite, mais elles sont plus claires entre le PQ, au centre-gauche, et Québec solidaire (QS), à l’extrême-gauche. Cet axe principal est toutefois loin d’être le seul.

On reconnait aussi généralement un axe «identitaire» (voir par exemple le plan en deux dimensions fort bien conçu de la Boussole électorale) mais celui-ci ne permet pas toujours un classement évident. Si la souveraineté ou le fédéralisme vous tient à cœur, il est normal d’hésiter entre le PQ et QS ou entre le PLQ et la CAQ. Mais si c’est le multiculturalisme, le port de symboles religieux ou l’immigration qui vous préoccupent, votre cœur balancera entre le PLQ et QS si vous appuyez le multiculturalisme, ou entre le PQ et la CAQ si vous vous y opposez. Si l’environnement est votre priorité absolue, il est possible d’hésiter entre deux partis opposés à la CAQ, qui semble moins prête à agir dans ce domaine que les autres. Par contre, si la taxe sur le carbone est un enjeu important pour vous, votre choix se fera entre le PQ et le PLQ, qui l’appuient, ou entre la CAQ et QS, qui s’y opposent.

Selon les enjeux prioritaires pour les électeurs, on peut concevoir un ordre de préférence des partis qui s’éloigne de l’axe gauche-droite (dans l’ordre, QS, PQ, PLQ et CAQ) ou d’une échelle qui irait du fédéralisme inconditionnel du PLQ et l’indépendance comme raison d’être du PQ. Au-delà des enjeux, il y a un thème sur lequel on peut facilement imaginer qu’un électeur hésite entre deux partis aux antipodes de l’échelle droite-gauche: le changement. De la même façon que des électeurs américains avides de changement ont pu transiter entre l’extrême-gauche de Bernie Sanders et la droite pure et dure de Donald Trump, il n’est pas inconcevable qu’un électeur qui place le changement en tête de liste de ses priorités ne voit aucune contradiction à balancer entre l’extrême-gauche nominalement souverainiste de QS et le conservatisme économique et la garantie de statu quo constitutionnel que représente la CAQ.

Bref, dans la mesure où les priorités des électeurs québécois sont éparpillées entre un grand nombre de priorités qui s’étalent sur autant de dimensions, il devient de plus en plus difficile de se représenter l’espace politique dans lequel les partis doivent se positionner pour les rejoindre. En effet, si on peut facilement visualiser un espace en deux (ou même trois) dimensions, il est très difficile de se situer clairement dans un espace défini par quatre, cinq ou six dimensions. Certaines substances permettent d’y arriver, mais elles ne seront malheureusement pas légales avant quelques semaines; trop tard pour l'élection du 1er octobre.

Des dynamiques différentes aux États-Unis et ailleurs

Finalement, je ne peux m’empêcher de noter le contraste entre cette décomposition apparente de la structure de l’électorat québécois et le phénomène inverse qu’on observe aux États-Unis. Chez nos voisins, on assiste depuis quelques décennies à une convergence des préférences des électeurs sur une multitude d’enjeux avec les offres respectives des deux grands partis. De plus en plus, les démocrates s’entendent entre eux sur à peu près tous les choix et les républicains font de même pour les choix opposés. La polarisation des préférences se traduit donc par une polarisation partisane de plus en plus marquée, qui a contribué au climat politique malsain qui règne actuellement chez nos voisins. Dans plusieurs pays européens, on assiste aussi à une multiplication des enjeux qui divisent les électeurs, qui a parfois pour effet de rendre très complexes les agencements de coalitions dans les systèmes basés en partie sur la représentation proportionnelle.

Chez nous, la polarisation des opinions sur une multitude d’enjeux se traduit plutôt par une dispersion des appuis partisans. C’est peut-être bon pour éviter les écueils de la polarisation, mais c’est moins bon pour ceux qui ont un projet clair pour l’avenir du Québec. En fait, si la polarisation entre deux partis de plus en plus compacts rend presque impraticables les institutions démocratiques américaines, la décomposition partisane à laquelle on assiste au Québec risque fort de rendre pas tellement plus praticables nos institutions parlementaires de type britannique, qui tendent à performer mieux quand deux partis dominants aux programmes contrastés s’affrontent.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM