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Confessions d’un prêtre imparfait

L’abbé Claude Paradis à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde de Montréal, le 18 septembre.
Photo Chantal Poirier L’abbé Claude Paradis à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde de Montréal, le 18 septembre.

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Les prêtres peuvent aussi succomber à leurs démons. L’abbé Claude Paradis en est la preuve, lui qui s’est placé de l’autre côté du confessionnal dans un livre à paraître où il révèle entre autres avoir déjà eu une relation sexuelle au début de sa pratique.

Les deux bras tatoués, les mains remplies de bagues métalliques, casquette et jeans usés, l’abbé Claude Paradis, le « prêtre de la rue », n’est certainement pas le modèle qui vient en tête lorsqu’on pense aux représentants de l’Église.

Presque tous les jours de la semaine, on peut voir l’homme de 63 ans dans la rue, notamment au métro Place d’Armes, où il distribue de la nourriture aux personnes itinérantes. Ou encore au pénitencier Leclerc, à Laval, où il célèbre des messes avec les femmes détenues.

S’il reçoit une aussi bonne confiance des personnes de la rue, c’est qu’il a déjà fait partie de « la gang », comme il le dit lui-même.

« Face à plusieurs, j’ai fait pire qu’eux », avoue-t-il.

Descente aux enfers

C’est à l’âge de 14 ans que Claude Paradis a commencé à consommer drogue et alcool. Il s’est retrouvé dans la rue quelques années plus tard, mais ce n’est qu’à l’âge de 33 ans qu’il a senti qu’il avait « touché le fond ».

« Je consommais, je pensais au suicide. Un soir, j’ai pris la rue Sainte-Catherine et je suis entré dans la petite église Notre-Dame-de-Lourdes. J’ai dit au Seigneur : tu as deux choix ; soit que tu prends ma vie ou tu lui en donnes un sens. »

Il est entré au séminaire quelque temps après, « avec les cheveux longs jusqu’aux épaules et [ses] espadrilles », se souvient-il avec un brin de nostalgie dans les yeux.

Mais même après être devenu représentant de l’Église, l’enfer vivait encore au fond de lui.

« Je pouvais être sobre quelques mois, puis je retombais... Je ne voulais pas, mais c’était plus fort que moi, mon système en avait besoin. Je n’étais pas bien », dit-il de cette période où il était prêtre à l’église Saint-Vincent-de-Paul à Montréal.

Dans ses moments de faiblesse, il consommait de la coke une fois par semaine. « C’était comme devenu un rituel de fin de semaine, le dimanche soir. Je commençais sur la bière et la bière m’amenait à la consommation de coke », se rappelle-t-il, la voix hésitante.

Il buvait également de la bière au moins tous les deux jours, jusqu’au point d’être ivre. Il assure toutefois qu’il n’a jamais célébré de messe sous influence.

Un soir, alors qu’il avait consommé, il a succombé. « Ça va donner un grand coup ce que je vais dire, mais je veux être le plus transparent possible. J’ai déjà couché avec une dame tout en étant prêtre, a-t-il confié avec un peu de gêne dans la voix. On était sur la consommation tous les deux. Après, je n’étais vraiment pas bien avec tout ça. »

Culpabilité

Le poids était si lourd sur ses épaules durant ses deux premières années de pratique qu’ironiquement, alors qu’il se devait de célébrer la vie pour les autres, il a tenté à deux reprises de mettre fin à la sienne.

« Ma consommation me renvoyait à mon rôle de prêtre, et je n’étais pas bien avec moi-même. Parce que je savais que je n’étais pas correct, dans un sens. Mais c’était plus fort que moi. »

Après chacune de ses deux tentatives de suicide, il a été envoyé en psychiatrie.

« Autour de moi, il y avait des patients avec un casque qui se tapaient la tête contre le mur. Ça hurle, ça crie. Tu te dis “qu’est-ce que je fais ici ?” Les psychiatres se demandaient vraiment ce qu’un prêtre faisait là », se souvient-il.

Il ne restait qu’une journée ou deux, puis était renvoyé chez lui.

« Les psychiatres me disaient que ce n’était pas la place pour moi, parce que je comprenais bien ce que je vivais, que j’étais situé dans l’espace », se rappelle M. Paradis.

Ses collègues du presbytère connaissaient ses problèmes de consommation.

Il a finalement trouvé de l’aide à la Clinique du nouveau départ, où il a fait un programme de désintoxication pendant deux mois, avec l’accord du diocèse.

« Je me souviens qu’avant d’aller en thérapie, je me suis dit que j’allais me payer la traite la nuit d’avant. J’ai consommé [de la coke] toute la nuit. Je suis arrivé à la clinique, le docteur m’a levé le bras gauche et je n’étais pas capable de le tenir surélevé. C’est là qu’ils ont décidé de me garder », se rappelle-t-il.

Tous humains

S’il a choisi de raconter son histoire, c’est pour se libérer du poids de ses actions.

Son témoignage est présenté dans le livre Confessions d’un prêtre de la rue, à paraître le 29 octobre, sous forme de conversation avec l’animateur Jean-Marie Lapointe, qu’il considère comme un ami proche.

« C’est un peu pour me libérer, me donner une 2e chance. J’avais besoin de le dire, pour montrer que, oui, c’est possible de s’en sortir, peu importe ce que tu as été, aussi loin que tu as pu aller », lance-t-il.

Une œuvre « salutaire » qui, l’espère-t-il, humanisera un peu le rôle de prêtre. « C’est fini le temps où le prêtre était sur un piédestal, que c’était la parole suprême. On est tous humains », observe-t-il.

Après 17 ans de sobriété, il a appris à vivre avec ses démons.

Sa pratique s’est même adaptée à son passé, lui qui célèbre maintenant ses messes avec du jus de raisin, et non du vin, après avoir obtenu l’accord du pape Jean-Paul II.

Derrière le prêtre, l’homme qu’il a été restera toujours présent. Il peut maintenant se concentrer à aider, faire une différence, une personne à la fois.


♦ Confessions d’un prêtre de la rueéditions Novalis. En librairie le 29 octobre.

 

Ce qui l’a mené à la rue

 

L’abbé Claude Paradis rappelle souvent que « c’est la rue qui l’a mené à l’église, et l’église qui l’a ramené à la rue ».

« Quand j’étais dans ma consommation, je me trouvais tellement indigne, tellement rien. Les personnes de la rue se font dire plein de choses et y croient, comme “tu ne feras jamais rien de bon, t’es un bon à rien”. Pour moi, c’est important aujourd’hui d’aller leur dire que ce n’est pas vrai, de redonner [la confiance] qu’on m’a donnée à mon tour », dit-il.

Après avoir terminé son cours au séminaire, c’est d’ailleurs un jeune de la rue qui lui a donné sa mission de retourner là où tout avait commencé.

« Le jeune était en fin de vie à l’hôpital, après avoir fait 6 ou 7 familles d’accueil. Il m’a dit : “il n’y a jamais personne qui m’a regardé vivre, voudrais-tu me regarder mourir ?”. Avant de nous quitter, il a ajouté : “tu m’aides, mais qui va aider tous les autres qui sont dans la rue ?” C’est comme ça que j’ai eu ma mission. »

Comme chaque année, au mois de septembre, il a organisé la cérémonie de funérailles pour les personnes non réclamées au cimetière Saint-François-d’Assise. Chaque année, il y en a près d’une centaine à Montréal, souvent des gens de la rue ou des prostituées, qui ne sont pas réclamés par un proche ou un membre de leur famille après leur mort.

Le prêtre de la rue organise également chaque semaine des messes dehors, ainsi qu’au pénitencier pour femmes Leclerc, à Laval.

« Parce que peu importe ce qu’ils ont été, ils ont droit à une dignité de la personne. L’être humain a toujours une partie sacrée en lui. Je me dois d’être là », fait valoir le prêtre, les yeux brillants.