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Un récital de Charles Aznavour pour 1,25$!

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Ceux qui ont déboursé jusqu’à 250 $ pour voir et entendre Charles Aznavour en octobre 2016 au Centre Bell ou au Centre Vidéotron auront du mal à croire qu’ils auraient pu passer une soirée avec lui pour 1,25 $. Mais en 1949 !

À cette époque, on avait même deux artistes pour le prix d’un, car Aznavour chantait toujours en duo avec Pierre Roche. C’est Roche qui était la vedette. C’est Roche qui composait les musiques et qu’on venait entendre. Il fallut même trois ans avant qu’Aznavour compose sa première chanson intitulée Cinq filles à marier.

Vers la fin de 1948, après une tournée en France et aux États-Unis avec les Compagnons de la chanson et Édith Piaf, Roche et Aznavour s’installèrent à Montréal. Ils donnaient deux spectacles par soir au Faisan doré, le cabaret de Jacques Normand. Les clients adoraient leur duo. Une tournée commanditée par la cire Succès fut organisée, par je ne me souviens plus qui, dans quelques villes du Québec. Je fus engagé pour écrire les textes de présentation qu’on me payait un dollar.

ROCHE ET AZNAVOUR À PARIS

Pendant la tournée, Roche rencontra la petite Deslongchamps, qui deviendra Aglaé à la suggestion de Félix Leclerc. Ce fut le coup de foudre. Aznavour, de son côté, finit par succomber aux appels d’Édith Piaf et les trois artistes quittèrent le Québec pour Paris. Aglaé y devint une vedette. Roche continua quelques années à mettre en musique les paroles d’Aznavour, puis sa propre carrière démarra après un triomphe à l’Alhambra avec sa chanson Je m’voyais déjà.

Je perdis leur trace jusqu’à ce que Roche et Aglaé reviennent s’installer à Québec en 1963. Ils animaient le piano-bar de l’Auberge des gouverneurs à Sainte-Foy. Aglaé cessa de chanter quelques années plus tard, mais Pierre Roche continua de chanter et jouer du piano.

DES DESTINS OPPOSÉS

Quelque temps après la mort prématurée d’Aglaé à 50 ans, Roche vint manger chez moi. Nous avons ressassé quelques souvenirs, mais surtout parlé longuement d’Aznavour. Les deux hommes avaient des destins diamétralement opposés. Pendant qu’Aznavour, devenu la plus grande vedette internationale de la chanson française, accumulait une fortune colossale en multipliant les récitals à travers le monde, Pierre Roche vivait dans la vieille capitale, oublié peu à peu de tout le monde, sauf des quelques habitués du piano-bar. Roche ne touchait presque plus rien des dizaines de musiques composées pour Aznavour, celui-ci ne chantant plus que ses propres chansons. Les musiques de Roche n’avaient plus de résonnance.

ROCHE CHOISIT L’AMOUR ET QUÉBEC

Roche continua de voir Aznavour au hasard de ses visites au Québec. Très attaché à lui, il n’enviait ni son succès ni sa fortune. « Moi, me dit-il pendant que nous sirotions tranquillement un cognac, j’ai choisi l’amour et le cocon douillet de Québec, la ville que j’aime le plus au monde. »

Ce soir-là, alors que je lui rappelais la tournée de 1949 commanditée par la cire Succès, je lui ai demandé comment lui et Aznavour avaient été payés pour chaque représentation. « Si ma mémoire est bonne, répondit-il, Charles avait cinq dollars et moi, j’en avais dix ! Mais j’avais de la voix et je jouais du piano, ajouta-t-il en riant. » J’ai oublié de lui demander si leurs frais de voyage étaient remboursés !