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Les femmes ne sont plus des fées

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« Et alors ? Les Fées ont soif, ça a bien vieilli ? La pièce est-elle aussi pertinente en 2018 qu’en 1978 ? »

J’ai assisté à la première des Fées ont soif au Rideau Vert et deux choses m’ont frappée :

1 - Il fallait à Denise Boucher un courage énorme pour attaquer la religion il y a 40 ans dans un Québec encore très catholique.

2 - Jamais une pièce semblable ne pourrait être écrite aujourd’hui en critiquant aussi violemment toute autre religion que le catholicisme.

DÉVIERGER LA VIERGE

« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », comme disait Charles Aznavour, mais les plus vieux se souviendront qu’en 1978, le Québec sortait à peine de la chape de plomb de la religion catholique.

Alors quand Denise Boucher fait dire au personnage de la Vierge Marie : « Personne ne brise mon image. Qui dévisa­gera mon image ? Qui me déviergera ? », on se dit qu’elle avait un front de bœuf et peur de personne.

Beaucoup de jeunes se trouvent très audacieux en 2018 parce qu’ils « confrontent l’ordre établi », mais ce n’est rien comparé à ce que représentait, dans le Québec de ces années-là, le fait de présenter une Vierge... qui est tannée d’être vierge. Ça, c’est de l’audace ! Ça, c’est révolutionnaire !

Pouvez-vous croire qu’elle faisait dire à la Vierge : « Je suis le secours des imbéciles. Je suis le refuge des inutiles » ? Ayoye ! Imaginez si on attaquait ainsi les religions dans les cours d’ECR !

TOUCHE PAS À MON VOILE

Tout le long de la pièce, j’essayais d’imaginer qu’une jeune dramaturge, en 2018, écrive une pièce dans laquelle on verrait une femme en niqab (au lieu d’une Vierge voilée) dire : « Je suis le carcan des jaloux de la chair. (...) Je suis le miroir de l’injustice. Je suis le siège de l’esclavage ».

Non seulement jamais une auteure n’écrirait ça, mais si jamais elle était assez folle pour l’écrire, aucun théâtre ne monterait sa pièce. Et aucune comédienne n’accepterait de jouer ce rôle.

Dénoncer les curés catholiques qui veulent contrôler le corps féminin parce qu’il est source de péché : pas de problème. Mais dénoncer les imams radicaux qui exigent la pudeur des femmes : ça ne se fait pas.

LES FEMMES LIBÉRÉES

Une autre chose m’a frappée. Dans la pièce de 1978, la femme est réduite à trois personnages : la mère, la Vierge et la putain. Il n’y avait que ça comme modèle.

Or, les femmes de 2018 vivent avec un quatrième modèle : la professionnelle, qui gagne son argent, autonome et indépendante.

C’est LA grande conquête du mouvement féministe.

Les fées ont soif est terriblement ancrée dans son époque : on nous présente des femmes prisonnières de leurs modèles restreints, des victimes qui peinent à se défaire de leurs chaînes.

Quand on se compare avec 1978, on peut se désoler que certaines choses ne changent pas (le viol, la violence conjugale, etc.).

Ou on peut se réjouir du chemin énorme que les femmes ont parcouru en 40 ans.

Après tout, on vient d’élire un nombre record de femmes à l’Assemblée nationale, avec 51 députées.

Les fées de 1978 auraient-elles pu imaginer une seconde une chose pareille ?