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Merci, Parti Québécois

René Lévesque et Jacques Parizeau (au centre de la photo)
Photo d'archives

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2 octobre 2018, le ciel est gris et très bas aujourd’hui.

On dirait que même la température est déprimée et qu’elle a pleuré toute la journée sur Montréal. Le Parti Québécois s’est pris la volée de sa vie, hier soir. Il a été catapulté hors de l’Île. C’est une étrange coïncidence – encore que je ne crois pas en ce genre de choses – qu’au moment d’écrire ces lignes, Mommy de Pauline Julien se mette à jouer sur mon Ipod. Je sais que je devrais être absolument démoralisée et en colère. Que je devrais ressentir une peine insupportable et ce sentiment mortel d’avoir assisté en direct à la dissolution du grand espoir d’un Québec souverain. À la fin de l’époque bénie où nous semblions ne pas avoir peur de nous-mêmes. En tout cas, beaucoup moins qu’aujourd’hui. Curieusement, toutefois, je ne suis pas triste, car il y a longtemps que j’ai appris à suivre mes instincts même, et surtout, s’ils pointent contre les évidences. Mais mon sentiment ne m’empêche nullement de prendre pleinement la mesure de ce que la disparition du Parti Québécois représente historiquement et symboliquement pour nous tous. Comme c’est un monde qui semble s’en être allé en même temps qu’Aznavour. C’est pourquoi, au vu des circonstances, j’aimerais adresser au Parti Québécois, en toute humilité, le plus sincère et le plus digne des mercis.  

Merci d’avoir su rassembler pendant toutes ces années ces hommes et ces femmes, ces brillants esprits créatifs, imparfaits, tenaces et convaincus, qui se sont acharnés, envers et contre tellement tout le monde, pendant très exactement un demi-siècle, à nous rentrer dans le crâne à quel point nous avons le droit d’exister. À quel point nous en valons la peine et à quel point nous avons tout ce qu’il faut pour prendre place, en toute légitimité, à la Grande Table. Ma reconnaissance et ma gratitude vous sont acquises pour toujours. Loin de croire que les résultats d’hier invalident d’une quelconque manière l’héritage ou le bien-fondé de la cause, je propose plutôt d’en extraire collectivement le meilleur, les plus grandes leçons et tout ce qu’il ne faut absolument jamais oublier, car le grand œuvre ne s’arrête pas ici, et c’est à nous de reprendre le flambeau aujourd’hui, qu’importe le nom que sera appelée à porter la prochaine bannière. Je suis profondément reconnaissante pour tout ce que tu nous as donné. Je n’oublierai jamais les grands acteurs qui ont jalonné ton parcours et je ferai toujours ma part pour leur faire honneur, préserver et redécouvrir les grands enseignements et contribuer à ce qu’on se donne les moyens de repartir en neuf et de réussir. Car tu avais tout à fait raison en disant que la souveraineté, ça se prépare et ça se prépare d’avance et de fond en comble.

Mais il fallait d’abord que prenne fin cette chronique d’une tragédie annoncée, comme un vieux plaster qu’on n’en finit plus d’arracher. En ce jour maussade que d’aucuns doivent ressentir mortuaire, la plaie historique que le Parti Québécois cherchait à protéger et à aider à la cicatrisation, est maintenant à l’air libre, délivrée de l’humidité condensée durant les 23 dernières années, qui corrompait nos chairs, bien malgré lui. La guérison est le passage obligé qu’il nous faut prendre si nous voulons recouvrer nos forces, faire la paix entre nous et avec nous-mêmes, reprendre de la hauteur dans nos cœurs comme dans nos têtes et nous déplomber les ailes. Parce que tant qu’on restera fiévreux d’amertume et infectés de désillusion, de cynisme et de rancœur, on ne réussira qu’à continuer de s’annihiler dans notre coin. Il me semble que l’indépendance, ultimement, ne devrait pas être pensée en terme de réparation, de remède et encore moins de vengeance ou comme une lutte à finir entre nous et « eux », mais comme un  beau et noble projet de société de très grande envergure, plus encore que ne l’a été l’Expo 67, et qui concerne absolument tout le monde, sans exception. Ce cher René l’avait compris et il nous faut le réapprendre ensemble aujourd’hui, car c’est seulement la somme de nos bagages, de nos héritages et expériences personnelles comme collectives à tous, qui peut nous syntoniser sur le même poste et faire un pays à la hauteur de ce qu’on a toujours rêvé. Et ce que cette fastidieuse élection m’aura joliment appris au détour, c’est que les femmes ont saisi la pleine opportunité de s’impliquer et de remporter haut la main nombre de sièges très significatifs et qu’issus de tous les horizons politiques, les jeunes sont bel et bien là, en train d’apprendre, de forger leur esprit et de faire leurs classes. C’est magnifique de s’en rendre compte et c’est dur de déprimer une fois que c’est fait.

Mais ne s’agit-il que des élucubrations d’une gamine pétrie d’illusions et de rêveries que l’expérience n’a pas encore ramenée par les cheveux à la raison? Qui suis-je pour vous dire le contraire, finalement, sinon quelqu’un qui porte en elle la certitude que bien avant de se sceller aux urnes, la souveraineté devra d’abord passer par la culture? Car, historiquement et en toute logique, il n’y a que lorsqu’un peuple a pris conscience de l’unicité, de la préciosité et de la légitimité de sa culture, qu’il a su se mobiliser et devenir réellement digne et solidaire de lui-même. C’est pas moi qui le dis, c’est les livres. Mais ce que le Québec a de plus que les autres nations, de tellement plus précieux pour son futur, c’est qu’il a encore la chance de venir au monde autrement que par la violence et dans un bain de sang. Il faut se souvenir que le parti politique est le véhicule de la volonté, non pas la volonté elle-même. En attendant, je me souviens que la culture transcende ses seuls artistes. Que c’est la lunette unique par laquelle nous abordons tout ce qui fait nos vies et par laquelle nous regardons le monde. Que ce sont nos valeurs profondes et une histoire aussi méconnue qu’extraordinaire, et dont nous pouvons être fiers, qui vit sous notre folklore et qui attend encore d’être racontée. Et, enfin, n’oublions pas les prochains beaux esprits, artisans et visionnaires qui arriveront à l’heure et surtout que nous ne sommes pas les derniers Québécois et que l’histoire ne s’arrête pas en 2018.

Merci encore pour tout, Parti Québécois, je ne l’oublierai pas, je te le promets et, sur ce, je nous dis haut les cœurs, chers amis!