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La confirmation de Kavanaugh sur la corde raide

Brett Kavanaugh
Photo AFP, Michael Reynolds

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La confirmation du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême a franchi une étape cruciale ce matin avec le passage du vote de clôture par 51 votes contre 49. Cette confirmation est probable, mais encore incertaine. Trois sénateurs décideront de son sort.

Ce matin, l’étape cruciale du vote de clôture a été franchie pour la confirmation de Brett Kavanaugh à la Cour suprême et celui-ci a donc d’assez bonnes chances de prévaloir au vote final, mais rien n’est encore tout à fait certain. Au Sénat américain, un vote de clôture est une procédure nécessaire pour limiter le temps de délibération et empêcher que les débats soient paralysés par un sénateur qui déciderait de monter un «filibuster» (tactique qui consiste à faire écouler le temps disponible en monopolisant le temps de parole). Il n’y a pas si longtemps, cette procédure requérait une supermajorité de 60 votes, mais la règle a été assouplie pour les confirmations de nominations présidentielles (voir ici). Un vote doit donc être tenu pendant la fin de semaine. Ce sera probablement très tard samedi ou dimanche, car un sénateur républicain du Montana doit accompagner sa fille à l’autel samedi matin.

De cinq à trois

Des cinq sénateurs reconnus comme indécis, deux sénatrices ont voté contre la clôture. Heidi Heitkamp, démocrate du Montana et Lisa Murkowski, républicaine de l’Alaska. En Alaska, Murkowski était soumise à des pressions énormes de la part des électeurs autochtones qui l’ont supportée en 2010 et 2016, qui s’opposaient à Kavanaugh à cause de ses prises de position contre la reconnaissance de certains droits des populations autochtones de l’Alaska et d’Hawaï, qui n’étaient pas parties aux traités négociés avec les autochtones avant l’adhésion de leurs États à l’Union. Elle sait aussi que son électorat trumpiste aura le temps d’oublier ce vote d’ici au prochain rendez-vous électoral, en novembre 2022. Heidi Heitkamp était dans une position plus délicate, car elle affronte l’électorat le 6 novembre prochain dans un État qui a donné une bonne majorité à Trump en 2016. Elle a néanmoins choisi de voter avec sa conscience. On verra si l’enthousiasme attendu des démocrates l’emportera sur l’ire des trumpistes.

 

Coincé entre son parti et les trumpistes

Parmi les trois qui restent et qui ont opté pour permettre le vote, Joe Manchin (démocrate de la Virginie occidentale) est dans une situation comparable, alors qu’il est dans une lutte serrée en vue de sa réélection dans un mois. Son État a voté par une marge de 42 points de pourcentage pour Trump en 2016 et les deux tiers de l’électorat y seraient favorables à la confirmation de Kavanaugh. Un non de sa part aliénerait ses électeurs qui sont aussi des partisans de Trump. Toutefois, il n’est pas impossible que ses électeurs (surtout ses électrices) démocrates se rebiffent et restent à la maison s’il vote Oui. Il devrait probablement pencher pour le Oui, sauf peut-être s’il est le vote déterminant après la défection de Collins ou Flake.

Calcul politique ou conscience?

Les deux votes cruciaux seront donc ceux de Susan Collins, sénatrice républicaine du Maine et Jeff Flake, de l’Arizona. Collins est en réélection en 2020 et l’opinion dans son État est plutôt défavorable à Kavanaugh. Si elle défie Trump, elle ouvre la porte à un défi sur sa droite aux primaires de 2020, mais elle a aussi des désaccords de droit fondamentaux avec Kavanaugh et l’électorat centriste et féminin du Maine pourrait lui tourner le dos si elle vote Oui. Il est évident toutefois que le témoignage de Christine Blasey Ford l’a fortement secouée et il n’est donc pas du tout exclu qu’elle vote en fonction d’une denrée rare chez les politiciens par les temps qui courent, sa conscience. Elle doit annoncer sa décision à 15h cet après-midi.

Quant à Flake, il demeure une énigme. Il prend sa retraite du Sénat, mais certains lui attribuent des ambitions présidentielles contre Trump en 2020 ou son protégé en 2024. Flake est fondamentalement d’accord avec Kavanaugh sur sa philosophie du droit, mais il a été secoué par les allégations qui pèsent contre le juge et c’est lui qui a exigé une enquête supplémentaire, que d’aucuns qualifient d’insuffisante. Son vote final demeure un mystère. Il serait tenté d’administrer une défaite à Trump, qu’il a déjà critiqué à maintes reprises, mais ses ambitions politiques pourraient souffrir d’un vote contre la ligne de parti. Comme Susan Collins, Jeff Flake est partagé entre le calcul politique et sa conscience. Chaque gros plan sur son visage démontre à quel point il est déchiré par cette décision.

Au bout du compte, il est plus que probable que la ligne de parti finira par être décisive pour les républicains et que la pression électorale des trumpistes fera céder Manchin. Je réserve toutefois une grande place dans cette prévision pour la surprise, dont la politique américaine ne nous a certes pas privés depuis quelque temps.

(N.B. Une version antérieure de ce billet portait un autre titre qui incluait le mot «nomination». C'est évidemment la confirmation de Kavanaugh qui est en cause et non sa nomination.)

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM