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Ces entreprises qui veulent l’oreille du gouvernement

Elles attendent la formation du gouvernement pour augmenter la pression

Ces cinq dernières années, le nombre d’entreprises et d’organisations ayant au moins un lobbyiste actif a plus que triplé, passant de 993 en 2013 à plus de 2298 l’an dernier, selon le Registre des lobbyistes du Québec.
Photo d’archives, Simon Clark Ces cinq dernières années, le nombre d’entreprises et d’organisations ayant au moins un lobbyiste actif a plus que triplé, passant de 993 en 2013 à plus de 2298 l’an dernier, selon le Registre des lobbyistes du Québec.

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Avant même que François Legault ait nommé ses ministres, un club sélect d’entreprises s’active déjà en coulisses pour avoir leur oreille, comme le montrent des données obtenues par Le Journal auprès du Commissaire au lobbyisme du Québec.

« Si vous cédez, comme les autres l’ont toujours fait avant vous, aux pressions du pouvoir, de l’argent et du lobbying, vous allez nous trouver sur votre chemin », a lancé au nouveau premier ministre élu la co-porte-parole de Québec Solidaire, Manon Massé, quelques minutes à peine après sa victoire.

Lobbyistes par centaines

Grâce à des données inédites extraites par le Commissaire au lobbyisme du Québec, Le Journal a pu « prendre une photo » des sociétés privées qui faisaient le plus de lobbying au 4 octobre dernier.

En gros, plus de 600 lobbyistes défendent les intérêts de cinq grandes entreprises. Environ la moitié travaille pour Bell et Énergir, l’autre pour les cabinets Raymond Chabot Grant Thornton, Deloitte et KPMG (voir tableaux).

Pour ce qui est du nombre de mandats, c’est la firme d’ingénierie EnGlobe, qui trône en tête de liste, suivie du Groupe Mach, Énergir, WSP et Premier Tech.

Côté organisations, c’est la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) qui est la plus active. Viennent ensuite l’Union des producteurs agricoles (UPA) et la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) et le Conseil de patronat du Québec (CPQ).

En tout, les organisations patronales ont près de 60 % des mandats, contre environ 40 % pour les grands syndicats.

Mauvaise presse

Pour le professeur à la retraite de l’Université Laval, Raymond Hudon, qui s’est penché toute sa carrière sur les liens entre le pouvoir politique et les lobbyistes, rien ne sert de leur lancer la pierre, comme c’est souvent le cas dans l’opinion publique.

« L’influence malveillante, elle existe, mais c’est très rare que l’on puisse jouer à ce jeu-là très longtemps », observe-t-il.

Même chose pour l’auteur d’une thèse de doctorat sur le lobbying et chercheur postdoctoral au département de science politique de l’University of Waterloo, Maxime Boucher.

« Ils ont plus de pouvoir que le citoyen moyen, mais, en même temps, c’est l’air qui permet à la démocratie de respirer. C’est ce qui permet d’avoir de meilleures politiques publiques », indique-t-il.

Selon M. Boucher, les politiciens n’ont pas le choix d’entrer en communication avec ces entreprises-là, parce qu’ils ont besoin de leur expertise. Cela ne l’empêche cependant pas d’être critique à leur endroit.

« La démocratie, c’est supposé être : une personne un vote, mais, très clairement, il y a un problème avec le lobbying, parce que ce n’est pas tout le monde qui a l’argent pour s’organiser en lobby », conclut-il.

Dans la peau d’un lobbyiste

Pour mieux comprendre ce métier méconnu et défaire les mythes qui l’entourent, Le Journal s’est entretenu avec un lobbyiste influent sous le couvert de l’anonymat, qui a accepté de nous donner « sa recette » pour convaincre les élus.

« Tu regardes c’est qui ton ministre et qui sont les conseillers politiques autour. Tu tentes de voir s’ils ont déjà fait des déclarations publiques sur ce dossier-là. Tu fais une recherche sur leur état d’esprit. Tu essaies de voir comment pense ce gouvernement-là », raconte le lobbyiste d’expérience.

Lobbying 101

Avant toute chose, le lobbyiste doit maîtriser son dossier sur le bout des doigts. Études, rapports, documentation... il doit tout lire sur le sujet et se préparer à répondre du tac au tac à toutes les questions qu’on pourrait lui poser.

« Appeler, avoir une rencontre ou envoyer une lettre à un élu, c’est pas mal la dernière affaire que tu fais. L’ABC du lobbying, la première des choses : tu étudies ton dossier », insiste-t-il.

Après, il faut faire l’inventaire de tous les groupes de pressions et autres « gérants d’estrade » qui pourraient se faire entendre, ajoute-t-il. On envoie un message au responsable des affaires publiques d’une entreprise ou d’une organisation pour solliciter une rencontre pour essayer de les « mettre de son bord ».

Carnet de contacts

« Quand on sent qu’on a créé un consensus dans ce système, on envoie un courriel au ministre. On a accès à des bottins. On a les numéros de téléphone. On sait qui s’occupe de quoi et où. Quel conseiller politique a quel dossier... », partage-t-il.

Pas question encore d’aller voir tout de suite le ministre, encore moins le premier ministre. « On part en bas de l’échelle avec le conseiller politique, c’est souvent un jeune d’une vingtaine d’années. Il t’écoute et va demander un avis à ses fonctionnaires », lance-t-il.

Si le « politique » ne montre vraiment aucun signe d’ouverture, le lobbyiste pousse les groupes alliés à faire eux-mêmes pression sur les élus. Par exemple, il peut leur dire d’écrire une lettre au cabinet du ministre pour augmenter la pression d’un cran.

Si le dossier bloque toujours après, les lobbyistes ont leur arme ultime : les médias. « Si ça ne fonctionne toujours pas, on sort dans les journaux. Ça, habituellement, ça provoque des choses », conclut-il.

« L’image du lobbyisme n’est malheureusement pas très bonne » – Jean-François Routhier, commissaire au lobbyisme du Québec

Est-ce qu’il y a trop de lobbyistes au Québec ?

Je pense qu’il y en a toujours eu beaucoup. Plus ça devient transparent, plus ça donne peut-être l’impression qu’il y en a beaucoup. [...] Il est clair qu’il y a des entités qui ont les moyens, mais ça peut être autant des entreprises que des organisations. Il y en a qui déploient beaucoup plus de moyens pour faire part de leurs idées et tenter d’influencer les décisions du gouvernement, mais la loi, c’est ce qu’elle reconnaît.

Mais est-ce qu’on parle assez des activités des lobbyistes ?

Dans mon esprit, c’est évident qu’on ne parle pas suffisamment de l’encadrement du lobbyisme au Québec. On n’en parle pas non plus suffisamment de façon positive. L’image du lobbyisme n’est malheureusement pas très bonne, alors que c’est une activité légitime reconnue dans le monde comme faisant partie d’une saine démocratie quand elle est transparente.

Est-ce que la loi actuelle devrait avoir plus de mordant ?

[Dans] plus de 50 % des dossiers, soit on n’est pas capable de démontrer avec certitude que la partie importante est atteinte [qu’il y a lobbying] ou encore la prescription d’un an est échue. Quand on parle de plus de mordant, c’est de se donner les moyens d’être capable de faire notre travail correctement. Si le Directeur général des élections du Québec (DGEQ) a sept ans pour prendre des poursuites. Honnêtement, on pense qu’un an, ce n’est certainement pas assez.

Top 5 des entreprises ayant le plus de lobbyistes

Entreprises Lobbyistes inscrits
1- Bell Canada 149
2- Énergir 141
3- Raymond Chabot Grant Thornton 135
4- Deloitte 96
5- KPMG 80

Top 5 des entreprises ayant le plus de mandats

Entreprises Mandats actifs
1- EnGlobe 42
2- Groupe Mach 40
3- Énergir 34
4- WSP 34
5- Premier Tech 29

Top 5 des organisations ayant le plus de mandats

Organisations Mandats actifs
1- Fédération des chambres de commerce du Québec 67
2- Union des producteurs agricoles 63
3- Fédérations des travailleurs et travailleuses du Québec 61
4- Fédération canadienne de l’entreprise indépendante 60
5- Conseil de patronat du Québec 49

(Source : Commissaire au lobbyisme du Québec, données du 4 octobre 2018)