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Il travaille 115 heures par semaine: «je n’ai plus de vie»

Un patron de restaurant met sa santé en danger pour faire fonctionner son commerce par manque de personnel

Le patron du restaurant Le Célébrité à Longueuil, Pierre Ménard (à gauche), continue de se battre pour faire tourner son affaire avec l’aide de sa conjointe Lucie Barette et de son serveur Francis Gauthier Blondeau (à droite).
PIERRE-PAUL POULIN Le patron du restaurant Le Célébrité à Longueuil, Pierre Ménard (à gauche), continue de se battre pour faire tourner son affaire avec l’aide de sa conjointe Lucie Barette et de son serveur Francis Gauthier Blondeau (à droite).

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Un restaurateur de Longueuil s’épuise à enchaîner des semaines de 115 heures pour faire tourner son établissement, parce qu’il ne dispose que de quatre employés alors qu’il lui en faudrait le double. 

« Quand je rentre, j’ai juste hâte d’aller me coucher, parce que je sais qu’il ne me reste pas beaucoup de temps avant de reprendre, explique Pierre Ménard, le patron du resto-bar Le Célébrité, situé dans l’arrondissement de Saint-Hubert. C’est la douche, le lit, puis on se lève quelques heures après et on revient. Je n’ai plus de vie. »

 

L’homme de 61 ans a les traits tirés et la démarche lourde.

Confronté à une pénurie de personnel récurrente, il a mis en vente son restaurant l’an dernier, mais n’a reçu jusqu’ici aucune offre.

Cela fait un mois qu’il travaille sept jours sur sept, de 5 h jusqu’au soir, depuis que son cuisinier et une serveuse lui ont annoncé qu’ils retournaient aux études. 

Douleurs

« J’ai des maux physiques que j’ai jamais eus, affirme-t-il. J’ai un genou qui me fait mal, je boite, et il y a des jours où je vois que mon cœur ne va pas bien. »

« Faudrait que j’aille voir le médecin, mais j’ai même pas le temps », ajoute M. Ménard en soupirant.

Celui qui a acheté son restaurant il y a neuf ans dit souffrir d’une pénurie de personnel depuis cinq ans, mais juge que la situation empire chaque année.

Petites annonces

Actuellement, en plus de l’aide de sa conjointe, il ne dispose que de quatre employés. 

Il estime qu’il lui en faudrait le double pour faire marcher son commerce correctement et pouvoir souffler un peu.

Malgré ses annonces très régulières sur le site internet Kijiji, sur des groupes Facebook et chez Emploi-Québec, il ne parvient pas à recruter le personnel nécessaire.

« Juste la semaine passée, j’ai trois serveuses qui m’ont donné rendez-vous et qui se sont jamais présentées, déplore M. Ménard. Elles ont tellement d’offres qu’elles disent oui à trois, quatre postes, et puis elles prennent celui qui leur plaît. »

Vendre à contrecœur

En plus de salaires concurrentiels allant jusqu’à 18 $ de l’heure pour les cuisiniers, M. Ménard offre pourtant de bonnes conditions.

« J’adore ma place ici, témoigne Francis Gauthier Blondeau, l’un des serveurs du Célébrité. J’ai fait d’autres restaurants et il n’y avait pas du tout la même ambiance familiale. »

Le patron apprécie lui aussi l’atmosphère de son restaurant et c’est à contrecœur qu’il envisage de s’en séparer.

« Les clients qui viennent ici, c’est souvent des amis, donc c’est sûr que oui, si je le vends, ça va me faire de la peine, confesse-t-il. Mais à un moment donné, avec ma femme on ne peut plus continuer à travailler comme ça. C’est notre santé qui est en jeu. »

Il dit toutefois espérer encore trouver les employés qui lui éviteront d’avoir à faire ce choix douloureux. 


La semaine de travail de Pierre Ménard

Lundi : 4 h 45 à 16 h

Mardi : 4 h 45 à 23 h

Mercredi : 4 h 45 à 23 h

Jeudi : 4 h 45 à 1 h

Vendredi : 4 h 45 à 3 h

Samedi : 8 h 30 à 2 h

Dimanche : 8 h 30 à 16 h

Les jeunes ne veulent plus des horaires atypiques

L’Association des restaurateurs du Québec indique que les horaires contraignants en restauration font partie des principales causes de la pénurie de main-d’œuvre dans ce secteur.

« Une des problématiques qu’on voit avec les jeunes, c’est que nos horaires ne sont pas ceux qui sont recherchés, révèle le porte-parole de l’Association des restaurateurs du Québec [ARQ)], Martin Vézina. En restauration, on travaille quand les autres ne travaillent pas. Le vendredi et le samedi soir sont nos deux moments les plus forts et on constate que chez les jeunes, ce ne sont pas les quarts de travail recherchés. »  

Exigences

Le patron du restaurant Le Célébrité à Longueuil, Pierre Ménard, peut en témoigner.

L’homme qui peine à recruter du personnel a souvent affaire à de jeunes candidats très exigeants.

« Ils ne veulent pas travailler le dimanche ou les soirs de semaine, explique-t-il. L’autre fois, j’ai eu un busboy qui voulait partir à 22 h, parce que sa blonde l’attendait au bar. Il a fallu que je lui explique que nous, on fermait à minuit. »

Solutions

Face à ces contraintes, M. Vézina explique que beaucoup de jeunes préfèrent se tourner vers des emplois dans le secteur manufacturier ou du commerce de détail qui offrent des horaires plus confortables.

« On essaie de voir comment on peut les attirer en offrant peut-être des quarts rotatifs de fin de semaine qui permettraient aux employés d’avoir davantage de repos les vendredis ou les samedis, indique-t-il. C’est quelque chose qui, pour les jeunes, serait peut-être plus intéressant. »

Fermetures

L’ARQ estime que si la tendance se poursuit, il manquera près de 18 000 postes en restauration au Québec en 2035.

« Il y a un risque que des restaurateurs n’aient pas d’autre choix que de fermer s’ils n’ont pas assez de bras pour les aider », s’inquiète le porte-parole de l’ARQ.