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#moiaussi de l’humour : un an après ?

Vive ton courage
Photo courtoisie Patrick Groulx et Mélanie Ghanimé, animateurs du gala Vive ton courage, événement qui a vu le jour dans la foulée de #moiaussi.

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On pourrait croire que cela va faire un an.

Dans la foulée de la chute d’Harvey Weinstein, des allégations étaient portées à l’égard de l’ancien patron et fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon.

On pourrait facilement croire que le mouvement #moiaussi de l’humour québécois a été le début de la discussion sur le traitement des femmes dans l’industrie.

Mais non. Cela se tramait déjà avant.

Reculons un an avant tout ça... Quand le Festival Juste pour rire faisait son appel annuel aux artistes en vue des sélections de numéros pour ses galas de l’été suivant.

Le thème, l’ADN de l’humour, avait été divisé en plusieurs sous-thèmes dont un plus que particulier : l’humour au féminin.

La vague description de la soirée et l'absence d'un ou une animatrice désignée (comparativement aux autres galas) a créé un mouvement de contestation de la part de plusieurs créatrices.

Juste pour rire a d’abord répondu froidement, pour finalement annuler le gala quelques jours après sans plus d’explications qu’un fil sur Twitter.

Ne trouvez-vous pas que c'était une méthode 2.0 pour raccrocher la ligne au nez ? Pas contentes ? On ne se comprend pas ? Clac ! Finie la conversation.

Je suis pas mal certaine que la compagnie n'agirait plus comme ça aujourd'hui.

Et s’il y avait vraiment eu quelque chose à expliquer... ou au moins à discuter ?

Un réel besoin de comprendre la situation

Ces femmes se sont rassemblées pour créer la Coalition des Femmes en humour. Et pour lancer la conversation avec les membres de l’industrie, elles se sont tournées vers la recherche pour rassembler leurs expériences et tenter de comprendre si d'autres créatrices vivaient des choses similaires.

C’est à ce moment que je me suis retrouvée impliquée dans la démarche.

J’étais déjà familière avec ce sujet très sensible qui ne touche pas toutes les créatrices, et celles qui sont touchées ne le sont pas toute avec la même intensité.

Le phénomène est loin d’être isolé au Québec. Au Canada anglais et aux États-Unis, plusieurs chercheuses et chercheurs se sont déjà penchés sur le sujet de la misogynie en humour.

Avec le professeur François Brouard de l’Université Carleton à Ottawa, l’appui financier du Centre for Research & Education on Women (CREWW), et la collaboration des créatrices de la Coalition (humoristes, auteures et metteures en scène), nous avons élaboré un questionnaire, afin de transformer en questions et en indicateurs les enjeux qu’elles voulaient mesurer*.

63 créatrices et 77 créateurs ont répondu à l’ensemble du questionnaire. Est-ce représentatif de la population active des créatrices et créateurs d’humour ? Difficile d’affirmer ou d’infirmer, puisqu’aucun recensement n’existe. Tout de même, après comparaisons avec nos propres données, il semble qu’il y ait une certaine représentativité, notamment chez les répondantes. Disons que c’est un premier pas pour combler ce manque flagrant de données.

Des résultats en rafale

85 % des répondantes affirment que les femmes et les hommes ne sont pas traités de la même façon dans le monde de l’humour. Une opinion partagée par 68 % des répondants.

75 % des répondantes ont l’impression qu’il existe un double standard dans l’appréciation des personnages que les hommes peuvent faire sur scène, comparativement aux femmes. 50 % des répondants partagent cette opinion.

64 % des répondantes affirment craindre de passer pour une « chiâleuse » et d’entacher leur réputation si elles se plaignent de situations sexistes. 27 % des répondants opinent dans le même sens.

78 % des répondantes mentionnent qu’un membre de l’industrie (collègue, agent, gérant, booker, etc.) a prononcé envers elles des paroles à caractères sexuels désobligeants. 66 % des répondants ont été témoins de ce type de comportements.

52 % des répondantes confirment avoir vécu au moins une expérience au cours duquel un membre de l’industrie a commis envers elles un geste à caractère sexuel désobligeant. 28 % des répondants affirment avoir été témoin d’une telle situation.

Un peu plus d’une répondante sur cinq s’est faite offrir une opportunité professionnelle en échange de faveurs sexuelles. 8 % des répondants ont été témoins d’une expérience de ce genre.

Heureusement, 65 % des créatrices et 79 % des créateurs notent que depuis leur arrivée dans le milieu, la perception des femmes chez les membres de l’industrie s’améliore.

Qu’est-ce qu’on fait à partir de là ?

La parole est maintenant aux membres de la Coalition des femmes en humour et aux membres de l’industrie.

Il est possible de pousser la recherche et d’explorer plus en avant certaines situations. De même serait-il logique de demander aux hommes s’ils ont eux aussi été victimes de comportements sexuellement déplacés.

J’ose seulement espérer que la Recherche (avec un grand R) puisse contribuer au développement de l’humour francophone, et ce, au-delà des chiffres sur les ventes de billets, des pourcentages de rendement et des taux d’occupation des salles de spectacle.

Parce que l’humour francophone, c’est nous. Prenons soin de nous.

 

*Le tout a obtenu l’accord du Comité d’éthique à la recherche de l’Université Carleton. Le protocole rencontrait toutes les exigences.

La recherche a reçu l’appui de l’École nationale de l’humour et de l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour.

Pour obtenir les deux sommaires des résultats et la méthodologie de cette étude, consultez le site du Groupe de recherche sur l’industrie de l’humour (GRIH) : https://carleton.ca/profbrouard/humour/