/sports/hockey/canadien
Navigation

Dieu n’était pas prêt à accueillir Odelein

SPO-HOCKEY-CANADIENS-KINGS
Photo Ben Pelosse Lyle Odelein et Jacques Demers se sont retrouvés avec un plaisir évident, hier.

Coup d'oeil sur cet article

Il y a des entrevues qu’un journaliste n’oublie pas. Comme celle que j’avais réalisée avec Lyle Odelein à son avant-dernière saison dans la Ligue nationale, il y a une quinzaine d’années. Il n’y avait que nous dans le vestiaire des Panthers de la Floride, à Sunrise. Contrairement à bien des joueurs, le bon vieux Odie avait toujours du temps pour les journalistes le matin d’un match.

Comme d’habitude, il était en verve ce matin-là. Il faisait le bilan de sa carrière lorsqu’il y alla d’un propos qui dépeint tout à fait le personnage qu’il est.

« Réalises-tu que moi, Lyle Odelein, un petit gars de Quill Lake, en Saskatchewan, j’ai gagné 20 millions de dollars dans la Ligue nationale ! » s’exclama-t-il.

Ma réaction fut de lui dire que c’était bien qu’il reconnaisse sa chance.

Incident banal

Quinze ans plus tard, l’homme fort de la dernière édition championne du Canadien sait que l’argent n’est pas une garantie de protection contre les aléas de la vie. Il sort d’un combat qui l’a mené aux portes de la mort.

Tout a commencé à la suite d’un accident anodin survenu lors d’une partie de golf avec des amis, à Phoenix, en mars dernier. Alors qu’il cherchait sa balle dans une talle de cactus, des épines lui ont pénétré une jambe.

Ses copains ont tenté vainement de les lui retirer. Il s’est gratté avec un fer et a continué sa ronde, tout bonnement.

À son retour à Pittsburgh la semaine suivante, il a ressenti ce qu’il croyait être une grippe. Comme il le faisait depuis toujours, il a laissé passer le temps en se disant que tout rentrerait dans l’ordre.

Après cinq jours au lit, son épouse Laurel a insisté pour qu’il consulte un médecin. Celui-ci lui a prescrit des antibiotiques.

Voyant qu’il remontait la pente, sa femme, avec qui il est copropriétaire d’une quarantaine de salons de coiffure aux États-Unis, est partie pour un voyage d’affaires.

C’est là que son état de santé s’est sérieusement détérioré. À son retour, Laurel a trouvé son homme sur un lit d’hôpital, branché à plusieurs appareils. Odelein souffrait d’une infection sanguine qui s’est attaquée à son cœur, son foie et ses reins.

Cinq pour cent de chance

On lui donnait peu de chances de survivre. Un médecin qu’il connaît bien, le docteur Thai Ngoc, a interrompu ses vacances en Floride pour se rendre à son chevet, à Pittsburgh.

Il n’y avait qu’une option possible. Procéder à une transplantation du foie et d’un rein gravement touchés, et au remplacement de la valve aortique.

Ce type d’opération est rarissime. La plupart des médecins se refusent à la pratiquer. Les chances de survie ne sont que de cinq pour cent.

Odelein a passé près de 24 heures dans le bloc opératoire. On lui a d’abord remplacé la valve. L’équipe médicale a attendu deux heures pour procéder aux transplantations des organes atteints, le temps de permettre au cœur de se stabiliser.

La procédure lui a laissé une cicatrice à la poitrine et une autre à l’abdomen ayant la forme du logo de la Mercedes, comme il le dit, preuve à l’appui.

Calandre de Mercedes

Le patient est resté dans le coma plusieurs jours.

À son réveil, il était paralysé du cou aux pieds. Il souffrait de polyneurothérapie, un dérèglement du système nerveux consécutif à un choc traumatique.

Incapable de parler, il communiquait avec sa femme en clignant des yeux.

« Je sais comment peut se sentir Jacques Demers, lance-t-il.

C’est une sensation effroyable ! »

Odelein a été hospitalisé jusqu’en juillet. À sa sortie, il lui a fallu faire de la réadaptation. Il se déplaçait à l’aide d’une marchette. Ses jambes étaient soutenues par des orthèses. Son poids avait chuté de 250 à 175 livres. Il était un cadavre ambulant.

Depuis deux semaines, il marche sans canne et sans orthèses. Sa démarche est encore lente et incertaine, mais pour rien au monde il n’aurait raté les retrouvailles des membres de la dernière édition championne du Canadien.

Ticket pour le paradis

Quand je lui ai demandé, hier, s’il se demandait comment il a pu passer à travers, il a hésité un instant.

« Je l’ignore, a-t-il finalement répondu.

Ce que je sais, c’est que je ne serais plus ici si ma femme n’avait pas été à mes côtés. Dieu aurait pu venir me chercher, mais il ne l’a pas fait. Il faut croire que mon heure n’était pas arrivée. »

Comme toute personne qui a regardé la mort dans les yeux, Odelein estime être un homme différent.

« J’apprécie la vie », dit-il.

Ça fait curieux à entendre de la part d’un homme qui est venu au monde avec le sourire et qui cherche toujours à rendre tout le monde heureux autour de lui.

Odelein sourit en entendant la remarque.

« Je suis une meilleure personne », ajoute-t-il.

Dans ce cas, un ticket pour le paradis l’attend.

Montréalais de cœur

Mais pour lui, l’éden, c’est Montréal. Il n’oubliera jamais que c’est le Canadien, l’équipe qu’il chérissait dans son bled de Saskatchewan, qui lui a ouvert les portes de la Ligue nationale.

« Serge Savard et Pat Burns m’ont donné la chance, continue-t-il.

Jacques Demers a fait de moi un meilleur joueur. Il était un motivateur exceptionnel. Il savait comment tirer le maximum de ses joueurs. »

Odelein raconte une anecdote qui montre comment Demers pouvait s’y prendre pour rallier les troupes.

« Un jour, il m’a donné sa carte de crédit avec le mandat d’organiser une soirée de groupe, relate-t-il.

Je n’étais pas à l’aise avec cette idée. J’ai demandé à Kirk Muller et à d’autres coéquipiers comment on pouvait bien dépenser avec une carte de crédit qui ne nous appartient pas.

Mais nous sommes sortis. Nous avons monté une facture de 5000 $ ou 6000 $, ce qui était pas mal d’argent à l’époque. Quand j’ai remis la carte et la note à Jacques, il a dit : ‘‘C’est tout ! ’’ »

La coupe de 1993

Le Canadien de la saison 1992-1993, c’était ça. L’équipe n’était pas la plus talentueuse de la ligue, mais Demers avait réussi à faire croire à ses joueurs qu’ils étaient capables de grandes choses.

Les choses auguraient mal, toutefois, après les deux premiers matchs de la série de première ronde qui avait opposé le Tricolore aux Nordiques.

« Serge Savard était à la porte de l’autobus avec Réjean Houle alors que je m’apprêtais à monter à bord, se rappelle Odelein.

En m’apercevant, Serge m’a demandé : “Vous n’êtes pas capable de vaincre cette équipe (les Nordiques), comment ça ?” Quand on a gagné le troisième match au Forum, je me suis dit qu’on les avait.

En toute honnêteté, j’avoue que je n’aurais pas voulu affronter les Penguins en finale de l’Est. C’était l’équipe à battre, mais ils ont été éliminés par les Islanders. De notre côté, on a éliminé les équipes qu’on devait battre. Le sport, c’est ça. On ne sait jamais ce qui peut se produire. »

C’est comme la vie.