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L’Arabie saoudite des assassins

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Fallait-il le meurtre d’un journaliste pour que les dirigeants américains commencent à comprendre que les intérêts de l’Arabie saoudite s’opposent à ceux des États-Unis ? Jusqu’à présent, l’assassinat de Jamal Khashoggi n’est pas complètement prouvé.

Mais la preuve circonstancielle est accablante. Cet assassinat soulève deux interrogations majeures. Premièrement, celle des relations d’affaires entre Jared Kushner, le gendre du président américain, et la famille royale saoudienne. Deuxièmement, celle de la limite jusqu’à laquelle les démocraties peuvent pactiser avec l’Arabie saoudite sans se mettre elles-mêmes en danger.

1. Quelles sont les preuves contre l’Arabie saoudite ?

La preuve la plus plausible contre l’Arabie saoudite est que l’écrivain et journaliste Jamal Khashoggi n’est pas réapparu en public depuis son entrée dans le consulat saoudien en Turquie. Ensuite, les autorités saoudiennes prétextent que les caméras de surveillance du consulat n’enregistrent pas les images qu’elles captent. C’est un mensonge grossier pour quiconque connaît le moindrement la diplomatie. Par ailleurs, les services de renseignement américains détiendraient des enregistrements qui prouvent que le gouvernement saoudien tentait de faire revenir Khashoggi en Arabie saoudite pour régler son compte. Enfin, des bandes audio et vidéo révéleraient que M. Khashoggi a été interrogé, torturé et tué dans le consulat. Comme si cela n’était pas suffisant, des enregistrements diffusés par le gouvernement turc montrent des agents spéciaux saoudiens qui se rendent sur les lieux du crime.

2. En quoi Kushner est-il impliqué dans cette affaire ?

C’est Kushner qui a négocié avec le prince Mohammed d’Arabie saoudite la première visite officielle de Trump à l’extérieur des États-Unis. En échange, Washington devait obtenir une aide accrue dans la lutte contre le terrorisme et l’achat de 110 milliards de dollars d’armement. Mais il apparaît que Kushner est devenu le protecteur des intérêts saoudiens à Washington. Au point où il est permis de se demander si le prince Mohammed n’aurait pas acheté sa protection grâce à des investissements judicieusement placés dans la compagnie de Kushner.

3. Pourquoi ce meurtre est-il si choquant ?

Il est curieux que jusqu’à présent les dirigeants américains n’aient pas condamné l’Arabie saoudite pour sa sale guerre au Yémen, sa promotion de l’islamisme dans le monde, son régime d’apartheid contre les femmes, sa duplicité dans la lutte au terrorisme ou encore son gouvernement moyenâgeux. Il faut croire que le meurtre d’un Saoudien qui s’était établi aux États-Unis frappe davantage l’esprit de la population. Et puis, si le gouvernement américain fustige la Russie pour des assassinats de Russes à l’extérieur de la Russie, comment pourrait-il justifier des agissements similaires de la part de l’Arabie saoudite ?

4. Pourquoi les États démocratiques hésitent-ils tant à condamner l’Arabie saoudite ?

Le pays possède 16 % des réserves mondiales de pétrole. Ce pétrole n’explique pas tout. La plupart des pays occidentaux pourraient très bien se passer du pétrole saoudien. Mais ce serait donner davantage d’importance stratégique aux ressources pétrolières russes et iraniennes. En plus, les Saoudiens sont passés maîtres dans l’art de promettre aux pays démocratiques des réformes de toutes sortes et de l’aide dans la lutte contre le terrorisme. En réalité, rien ne change. Le gouvernement saoudien continue à promouvoir l’islamisme et à saper les démocraties.

5. Que vont faire les États-Unis ?

Trump a dit qu’il était préoccupé, mais qu’il ne sacrifierait pas des contrats de 110 millions $ parce qu’un homme est mort. Traduction : si vous voulez que l’on continue à vous appuyer, il faudra payer plus cher.