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Ma rencontre avec Paul Schrader

Paul Schrader
Photo Reuters

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Je n’ai jamais compris pourquoi on dépensait tant d’énergie à vouloir « sauver » le Festival des Films du Monde. 

 

Il y a un grand festival de film à Montréal ! L’un des plus importants et des plus respectés en Amérique — le Festival du Nouveau Cinéma.

 

Cette année, la programmation du Festival (qui se termine demain) était particulièrement brillante et costaude.

 

Le dernier Gaspar Noé, le dernier Lars Von Trier, le dernier Barry Jenkins (présenté avant le Festival de New York et le Festival de Londres !), le dernier Jacques Audiard et une soirée mexicaine absolument délirante autour de Cassandro, un lutteur masqué devenu le défenseur des droits des LGBT !

 

Sans oublier des films érotiques japonais...

 

On a pu aussi voir First Reformed, le dernier film de Paul Schrader. 

 

Scénariste légendaire de Taxi Driver, The Last Temptation of Christ et Raging Bull, trois classiques du cinéma américain, et réalisateur de plusieurs films extrêmement puissants (Hardcore, American Gigolo, Cat People, Mishima, Affliction), Schrader nous raconte la crise de foi d’un pasteur (joué avec une grande sobriété par Ethan Hawkes) obsédé par l’avenir de la planète. 

 

Pétri de remords parce qu’il n’a pu empêcher le suicide d’un militant écolo, ce pasteur qui a perdu un fils à la guerre songe à commettre un attentat-suicide pour sensibiliser la population aux dangers des changements climatiques...

 

On reconnaît là ses thèmes de prédilection : le silence de Dieu, le péché, la rédemption, le désir de poser un geste spectaculaire pour donner un sens à sa vie... et la tentation d’avoir recours à la violence pour laver les péchés du monde...

 

Ça fait des années que je rêve de rencontrer Paul Schrader, l’une de mes idoles. Grâce au Festival du Nouveau Cinéma, j’ai pu discuter avec lui pendant quelques minutes.

 

L’homme, qui a 72 ans, se dit profondément désespéré devant l’état du monde. Pendant l’entrevue, il a d’ailleurs sorti son iPad de son sac pour me montrer un texte qui venait tout juste de paraître dans le New York Magazine (« L’ONU dit que le génocide climatique s’en vient. En fait, c’est pire que ça. »)

 

L’état du cinéma le décourage aussi. 

 

« Les films ne sont plus au centre de la conversation comme c’était le cas dans les années 60 ou 70, dit-il. Avant, on pouvait briser des amitiés ou des histoires d’amour à cause d’un film. Plus maintenant. En fait, il n’y a plus de culture commune qui permet de rassembler tout le monde. La société est morcelée, il n’y a plus de discussion collective. C’est comme si on monologuait chacun dans son coin.

 

« On va dans un cinéplex, et 80 % des films présentés sont des aventures de super héros, des films pour enfants ou des comédies faciles pour adolescents. Les films que je faisais sont en voie de disparition ou ils alors ont déménagé à la télé. » 

 

Schrader, on le sait, a grandi dans une famille hyper croyante qui considérait le cinéma comme une invention du diable. Il n’a pu voir son premier film qu’à 17 ans. 

 

« On s’attendrait, à cause de votre enfance, que vous ayiez une vision très critique de la religion, lui dis-je. Or, ce n’est pas le cas. La religion est très présente dans votre cinéma, mais jamais présentée de façon négative. Pourquoi cette bienveillance ?

 

— Il faut faire la différence entre la religion et la spiritualité, répond-il. La religion est un système de pouvoir, un système coercitif, avec une hiérarchie, des ordres, des règles à suivre. Moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’Église ou les institutions religieuses, mais le désir de trouver un sens à sa vie, la quête de la transcendance... Que ce soit par la spiritualité, l’art ou même la violence... Nous voulons tous trouver un sens à notre vie. Certains de tournent vers des causes extrêmes pour donner un sens à leur vie, pour échapper au vide... C’est le cas de mon personnage, qui est tenté par le terrorisme...

 

— À la fin, il est sauvé par l’amour, l’amour physique...

 

— (Schrader sourit) C’est peut-être une hallucination... Il demande peut-être à Dieu de lui montrer à quoi ressemblerait le paradis, et il a cette vision. C’est peut-être ce qui se passe dans sa tête avant de mourir... Comme dans The Last Temptation of Christ. 

 

— Parlant de ce film qui a fait couler tant d’encre, vous croyez qu’il pourrait être produit aujourd’hui avec la rectitude politique ambiante et les sensibilités exacerbées des croyants et des minorités ?

 

— Ahahah, absolument pas ! La rectitude politique m’inquiète, c’est une menace réelle à la liberté d’expression des artistes... Il faut faire la différence entre une œuvre d’art et la réalité ! Écrire « Nigger » dans un livre ou le faire dire par un personnage dans un film, et le dire dans la vraie vie, c’est deux choses ! Le problème avec la rectitude politique, c’est qu’elle applique une loi mur à mur (« Vous n’avez pas le droit d’utiliser tel mot ou de montrer tel acte, quel que soit le contexte ») plutôt que de juger les œuvres au cas par cas, sur la base de leur mérite et de leurs intentions...

 

— Que pensez-vous de Trump ?

 

— Vous connaissez les sept étapes du deuil ? Le déni, la douleur, la colère... Eh bien notre système politique traditionnel est en train de mourir, nous sommes en deuil, et Trump incarne le stade 3 : la colère, le ressentiment. 

Vous savez, la réalité est désespérante. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut arrêter d’espérer... Il faut continuer d’espérer... Mais de façon réaliste. »