/news/green
Navigation

Une guerre d’eau potable fait rage en Montérégie

Les municipalités affectées par le pire site contaminé du Québec à couteaux tirés

Maude Laberge
Photo Anne-Caroline Desplanques La mairesse de Sainte-Martine, Maude Laberge, pose à côté des installations de l’aqueduc. Elle craint que sa municipalité ne soit privée d’eau, car la ville voisine, Mercier, veut dissoudre la régie intermunicipale qui gère et finance l’aqueduc qui les relie.

Coup d'oeil sur cet article

Des municipalités de la Montérégie, dont la nappe phréatique est contaminée, craignent d’être privées d’eau potable en raison d’une guerre de clocher.

« L’eau potable ne devrait pas être politique », souffle la mairesse de Sainte-Martine, Maude Laberge.

La nappe phréatique de sa municipalité, qu’elle partage avec Mercier, Saint-Isidore et Saint-Urbain-Premier, est contaminée depuis un demi-siècle par les lagunes de Mercier.

Le gouvernement provincial a autorisé la compagnie pétrochimique LaSalle Oil à enfouir sur ce site des déchets toxiques entre 1968 et 1971. L’endroit n’a jamais été nettoyé et est encore aujourd’hui le pire site contaminé du Québec.

En 1972, les résidents du coin ont ouvert le robinet et l’eau était imbuvable. Les contaminants déversés dans les lagunes avaient empoisonné leurs puits artésiens.

Un aqueduc a donc été construit d’urgence pour amener de l’eau potable depuis Châteauguay. Les municipalités ont dû assumer la moitié des coûts et doivent encore aujourd’hui entretenir l’infrastructure vieillissante à travers une régie intermunicipale.

Bisbille

Première sur le tracé de l’aqueduc et la plus importante utilisatrice du réseau, la Ville de Mercier veut dissoudre la régie et cesser de payer pour ses voisines.

« On considère que ça n’a pas de sens de payer pour les infrastructures des autres », explique la mairesse Lise Michaud.

Son conseil municipal a demandé l’intervention de Québec dans le dossier. Il souhaite « le partage des actifs et passifs » de la régie, ce qui lui permettra ensuite de faire payer ses voisins pour l’eau qu’ils devront faire passer par Mercier.

Mais « on ne veut pas devenir clients de Mercier. On a payé ce système tous ensemble », s’oppose Mme Laberge, qui craint que la manœuvre fasse exploser les comptes de taxes.

Elle ajoute que, par temps sec, la pression d’eau est moindre à Sainte-Martine, car Mercier se sert en premier, ce qui pose des problèmes de sécurité lors d’incendie.

« Si on se met à acheter de l’eau à Mercier, qu’est-ce qui nous garantit qu’on va toujours en avoir, qu’un jour de pénurie Mercier ne décidera pas de tout garder pour elle ? » s’inquiète le maire de Saint-Urbain-Premier, Réjean Beaulieu.

« Du monde civilisé »

Mme Michaud se défend de vouloir priver ses voisins d’eau.

« Voyons donc, on est du monde civilisé », lance-t-elle, en réclamant que Québec arbitre le conflit.

Le porte-parole du ministère des Affaires municipales, Pierre-Luc Lévesque, indique que les quatre municipalités ont reçu une offre d’accompagnement « afin de les aider dans la recherche de solutions ».

Il souligne qu’en attendant, le système de distribution d’eau doit être maintenu en exploitation « jusqu’à ce que les mesures de remplacement approuvées soient effectives ».

Québec appelé à prendre ses responsabilités

Québec a pelleté le problème de la contamination de l’eau dans la cour des municipalités et devrait prendre ses responsabilités, estiment les élus de la vallée de Châteauguay, qui comprend Mercier, Sainte-Martine, Saint-Isidore et Saint-Urbain-Premier.

« On est des victimes là-dedans et pourtant on paie. On est les pollués payeurs », dénonce la mairesse de Mercier, Lise Michaud.

Le maire de Saint-Urbain-Premier, Réjean Beaulieu, souligne que ses concitoyens auraient préféré pouvoir continuer d’utiliser gratuitement leurs puits artésiens.

Mais en raison de la contamination de la nappe phréatique, ils ont été obligés de se connecter à un aqueduc, ce qui les oblige à payer une taxe d’eau.

« Saint-Urbain aurait souhaité que ce soit le gouvernement qui assume l’ensemble des coûts puisque c’est lui qui a autorisé la pollution. Mais il n’a jamais assumé sa totale responsabilité », déplore-t-il.

Économie

En plus d’approvisionner les résidences, l’aqueduc est essentiel pour l’économie de la région.

Étant considérée comme le jardin maraîcher du Québec, cette région compte de nombreux agriculteurs installés sur place depuis des générations. En 1972, ils ont dû fermer leurs puits et se brancher à l’aqueduc, ce qui augmente leurs frais de production puisqu’ils doivent payer une taxe d’eau.

Deux multinationales de l’agroalimentaire — le géant des légumes en conserve et surgelés Bonduelle et la boulangerie Dare, fabricante des biscottes Grissol — sont en plus installées à Sainte-Martine.

C’est d’ailleurs en partie pour sauver Bonduelle que Québec a construit l’aqueduc très rapidement en 1972, rappelle la mairesse Maude Laberge.

« Les enjeux sanitaires et économiques étaient énormes », souligne-t-elle.


► En 1999, Mercier, Sainte-Martine et Saint-Isidore ont intenté une poursuite en dommages et intérêts contre l’État, exigeant la décontamination des lagunes de Mercier. Mais Mercier s’est retirée de la poursuite en 2014 sans consulter ses voisines.