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Six mois en compagnie d’un prédateur sexuel

J’ai été bénévole pour un organisme qui accompagne des délinquants sexuels sortant de prison

Six mois en compagnie d’un prédateur sexuel
Illustrations Christine Lemus

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Durant six mois, j’ai été bénévole pour les Cercles de soutien et de responsabilité du Québec. J’y ai accompagné Normand*, un délinquant sexuel récemment sorti de prison.

C’est un homme à la stature imposante qui prend place sur la chaise brimbalante du local. Une table basse sur laquelle repose une boîte de Kleenex et un meuble de bois vraisemblablement rescapé d’un sous-sol d’église composent le mobilier de la pièce exiguë.

Nous sommes quatre à nous entasser pour écouter l’histoire de Normand. C’est Julie, intervenante, qui mènera le bal. Nous, les bénévoles, sommes là pour écouter.

En regardant Normand, immense sur sa petite chaise, je me rappelle avoir pensé qu’il n’avait pas l’air de « ça ». Oui, c’est cliché. Et non, les hommes qui se retrouvent ici n’ont pas un post-it dans le front avec « agresseur sexuel » écrit dessus. Le gars devant moi pourrait être mon père ou mon oncle. Il est dans la soixantaine, paraît bien, est éduqué, s’exprime avec aisance... et est végétarien.

Le bénévolat le moins sexy

Été 2017. C’est via Facebook que je découvre les Cercles de soutien et de responsabilité du Québec. L’organisme communautaire cherche des bénévoles pour accompagner des délinquants sexuels qui sortent de prison. Je me demande qui peut bien avoir envie d’aider des hommes qui ont agressé, violé et, parfois même, tué des femmes et des enfants. Intriguée, je pose aussitôt ma candidature.

Le coordonnateur, André Maillard, répond en quelques minutes. Il me donne rendez-vous la semaine suivante dans les locaux du Cercle, quelque part dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal. Pour des raisons de sécurité, l’organisme garde son adresse discrète.

« Pourquoi tu veux faire ça ? » me demande d’emblée André.

Je me suis préparée à cette question. J’ose une réponse me permettant de conserver ma couverture. « Personne n’est un monstre 24 heures sur 24. »

Cette phrase, je me la répéterai souvent au cours des prochains mois.

Formation

L’hiver s’est installé lorsque je pousse à nouveau les portes du CSRQ, pour recevoir ma formation de bénévole, à l’instar d’une douzaine de candidats. Des étudiantes, surtout, en travail social, criminologie et sexologie.

Si notre candidature est retenue, une vérification de nos antécédents criminels sera effectuée avant le jumelage avec un membre principal (le délinquant sexuel).

Un mois plus tard, je reviens dans les locaux de l’organisme, cette fois à titre de bénévole. Je suis fébrile. Assise au bureau d’André, je dois lire en entier le dossier criminel du membre avec qui on désire me jumeler. « Le bénévole doit être à l’aise. Parfois, il arrive qu’on se sente incapable de dealer avec certains crimes », explique André. J’ai déjà spécifié que je ne serais pas confortable d’accompagner un membre qui aurait agressé un enfant de moins de trois ans, soit l’âge de mon fils à ce moment-là.

Je parcours le dossier criminel bien garni de Normand. Derrière les pages noircies d’horreur de son dossier suintent les traces indélébiles d’une enfance malheureuse marquée par les abus psychologiques et physiques.

Après avoir lu les rapports rédigés par les fonctionnaires de Service correctionnel Canada et consulté les évaluations psychologiques, j’accepte d’accompagner Normand pour une durée d’un an et me présente au premier cercle la semaine suivante.

Premier contact

13 mars 2018. Il est là, devant nous, sur la petite chaise brimbalante. Son regard fixe le sol. Je comprendrai plus tard que c’est parce que son père ne l’autorisait pas à le regarder dans les yeux. Ses vêtements bon marché jurent avec ses bonnes manières. Normand a été élevé dans un quartier cossu de l’ouest de l’île et a œuvré toute sa vie dans le milieu de la restauration haut de gamme.

C’est Julie Lafrance, adjointe à la coordination et intervenante, qui brise le silence. Chaque cercle débute par une discussion où les membres parlent de ce qu’ils ont fait la semaine précédente. « C’est une façon de se connaître un peu et de partager le quotidien », m’a expliqué un peu plus tôt Julie.

« Moi, j’ai été dans un party de famille et j’ai trop mangé », confie l’intervenante. Marie, une mère de famille d’origine africaine nouvellement arrivée au Canada et étudiante en criminologie, parle pour sa part de ses examens de mi-session. J’évoque la pièce de théâtre que je suis en train d’écrire. Je vois les yeux de Normand s’illuminer. « J’ai déjà été un grand lecteur. De poésie surtout. Je connais Émile Nelligan par cœur. » Il me récite un bout du Vaisseau d’or. J’en profite pour le questionner sur ses livres préférés. « Je ne lis plus. Je n’ai plus de passion. J’attends de mourir. »

Je trouve ça épouvantablement triste. Julie, habile, saisit la balle au bond et le questionne sur ce désir de mort. Normand se referme. « J’aime pas ça les questions. J’aime mieux décider de quoi je parle ou non. »

Créer un lien dans la banalité

La rencontre se poursuit. Normand nous raconte sa vie passée à travailler en restauration. J’ai longtemps été serveuse. Je lui raconte la fois où un client américain a demandé une bavette de bœuf bien cuite et que le chef a refusé de lui servir cette cuisson. Plusieurs anecdotes culinaires s’en suivent. Un lien se crée dans la banalité.

Lentement, j’oublie que cet homme a agressé des gens, dont un enfant, et me concentre sur l’être humain qu’il est. Je me dis que, dans une autre vie, j’aurais pu être amie avec Normand. Je sors de mon heure de bénévolat troublée. Je n’en reviens pas d’être arrivée à mettre de côté si vite les crimes pour lesquels Normand a été incarcéré.

Les rencontres se poursuivent une fois par semaine. Le modus operandi demeure le même. L’autre bénévole et moi racontons notre semaine, Julie enchaîne. Après, c’est au tour de Normand de parler. Normalement, l’un des objectifs des cercles est de parler des crimes commis par le délinquant. Je sens que c’est un sujet épineux pour Normand. Il tourne autour du pot, se trouve des excuses, parle de son enfance malheureuse marquée par les abus de son père et jure ne pas être un pédophile. Il nie catégoriquement avoir une attirance sexuelle pour les enfants, allant même jusqu’à prétendre qu’il n’a pas eu droit à des évaluations psychologiques justes.

Normand n’a pas le droit d’aller dans un parc ou de circuler près d’une école ou des terrains de jeu. Il n’a pas le droit non plus de côtoyer des enfants ou d’exercer un métier où il pourrait être en contact avec l’un d’entre eux. Ça le dérange. Il se sent entravé dans sa liberté. « C’est arrivé juste avec mon neveu, pis c’était pour me venger de mon père. Je ne fantasme pas sur les enfants. » Honnêtement, à ce moment-là, je ne sais pas si je le crois. La bénévole en moi lui donne le bénéfice du doute. La mère de famille, moins.

Pas d’avenir pour les monstres

La dernière fois que j’ai vu Normand, on est sorti manger une crème glacée. J’ai pris une crème molle trempée dans les bonbons multicolores. Normand n’a rien commandé. Il a prétexté avoir mangé une crème glacée le matin même. Je pense que c’est parce qu’il n’avait pas d’argent. C’est extrêmement difficile quand on a un dossier pour ce genre de crime de se trouver un emploi et les bénévoles n’ont pas le droit de payer quoi que ce soit à un membre. Pour le moment, Normand fait du travail communautaire. Il n’entrevoit pas vraiment d’avenir pour lui et passe l’essentiel de ses journées à marcher dans Hochelaga.

C’est que Normand a désormais quitté sa maison de transition. Mais, depuis la fin juin, il ne veut plus participer au cercle. Aux dernières nouvelles, André était supposé discuter avec lui afin d’essayer de comprendre pourquoi il ne désirait plus partager cette heure hebdomadaire avec nous.

Je pense souvent à lui. J’attendrai de savoir s’il retrouve son désir de participer à notre cercle. S’il le veut, j’ai bien l’intention de l’accompagner jusqu’au bout.

Parce que comme je disais à André six mois auparavant, personne n’est un monstre 24 heures sur 24.


* Nous devons conserver l’anonymat de ce délinquant sexuel. Normand est un nom fictif.


► Lisez le texte complet sur le site web de Tabloïd.