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Pour en finir avec le débat sur la laïcité

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Capture d'écran TVA Nouvelles

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Avant même d’entrer en fonction, François Legault et son parti ont replongé maladroitement le Québec dans le débat sur la laïcité—un débat qui aurait dû être résolu il y a longtemps—en répétant plusieurs des mêmes erreurs que leurs prédécesseurs. Il faut sortir de ce débat stérile en osant le compromis.

Comme la plupart des Québécois, je suis tout à fait en faveur de la laïcité de l’État et j’espère qu’on y parviendra un jour. Depuis des années, on cherche une façon d’affirmer ce principe et son corollaire, l’égalité fondamentale entre les hommes et les femmes, tout en reconnaissant la liberté des individus de pratiquer leur religion d’exprimer leur foi. La Coalition avenir Québec et François Legault sont déterminés à y parvenir, mais je suis loin d’être convaincu que leur approche actuelle est la bonne.

En rétrospective, la meilleure solution aurait été l’adoption immédiate des recommandations de la commission Bouchard-Taylor, qui demandait à tous de mettre un peu d’eau dans leur vin. Malheureusement, le gouvernement libéral de l’époque a fait preuve d’un spectaculaire manque de courage politique en tablettant ces recommandations. Sachant que ce compromis ne satisferait pleinement personne, ni les puristes de la laïcité dans l’opposition, ni les absolutistes du multiculturalisme qui forment leur base partisane, les gouvernements libéraux successifs ont préféré laisser le Québec dériver vers le modèle pancanadien.  Le Parti québécois a aussi refusé la voie du compromis en proposant une approche beaucoup plus restrictive que Bouchard-Taylor concernant le port de symboles religieux. On sait où ça les a menés.

Tenace hypocrisie

Parmi les recommandations de Bouchard-Taylor, il y en avait une toute simple qui n’entravait la liberté individuelle de personne: retirer le crucifix du salon bleu de l’Assemblée nationale. Quoi de plus normal qu’un État qui se déclare laïc tienne ses assemblées parlementaires dans une salle sans ornements religieux, comme au Congrès des États-Unis ou à l’Assemblée nationale française. Voter une loi interdisant aux employés de l’État de porter un symbole religieux dans une salle arborant elle-même un tel symbole, c’est de l’hypocrisie pure et simple. Qui pourrait blâmer les membres de minorités religieuses de contester la légitimité des contraintes que la majorité leur imposerait ainsi?

Dans un tel contexte, il n’est pas difficile d’interpréter la restriction du port de symboles religieux non pas comme une affirmation du principe de la laïcité de l’État, mais comme une démonstration du pouvoir de la majorité religieuse (ou culturelle) sur la minorité. C’est le contraire de la neutralité religieuse. Le Parti québécois n’avait pas voulu non plus poser le geste tout simple de déménager le crucifix dans un musée et plusieurs ont conclu que leur projet était davantage lié à une domination identitaire de la majorité chrétienne qu’à une réelle affirmation du caractère laïc de l’État. Leur projet était entaché par ses contradictions (Comme je le disais en 2012). 

Comme le Parti québécois avant elle, la CAQ soutient que le crucifix n’est pas un symbole religieux mais un artéfact culturel. Ça, c’est non seulement de l’hypocrisie, c’est aussi prendre les gens pour des imbéciles. Pour un chrétien pratiquant, c’est une insulte de se faire dire que le crucifix n’est pas un symbole religieux. Il serait tout aussi hypocrite de nier ensuite à l’individu qui porte un symbole religieux le droit de réclamer une exception à la loi en alléguant que son kippah ou son hidjab ne sont que des artéfacts culturels.

Si le l’État du Québec souhaite se proclamer laïc, il devra se débarrasser de ce vestige du copinage entre un clergé catholique rétrograde et le gouvernement non moins rétrograde de Maurice Duplessis. Les Québécois n’en seront ni moins conscients ni moins fiers de leur patrimoine religieux chrétien ou de la place de la religion dans leur culture commune.

Des compromis raisonnables

Quant au port de symboles religieux par les agents de l’État, le compromis Bouchard-Taylor est encore raisonnable, même s’il aurait été plus facile à appliquer il y a dix ans qu’aujourd’hui. En bref, seuls les juges, les procureurs de la Couronne, les policiers et les gardiens de prison seraient sujets à l’interdiction de porter des symboles religieux ostentatoires. Tant pis pour les inconditionnels du multiculturalisme à la canadienne. Si le Québec est une société distincte, il faut bien que ça veuille dire quelque chose. Et si ça rue dans les brancards outre-Outaouais? Too bad.

Par contre, l’extension de la notion d’autorité coercitive de l’État aux enseignants du primaire et du secondaire est contestable. C’est une façon à peine voilée de dire qu’on souhaite «protéger» les jeunes de l’expression des différences culturelles qui forment la société réelle où ils évoluent. Bref, c’est une autre forme d’hypocrisie.

Ça ne veut pas dire que tout devrait être permis. Personne ne souhaite voir des religieux en soutane enseigner à l’école publique ou étamper nos formulaires à l’état civil, mais ce n’est pas ce genre d’accoutrement qui suscite l’inquiétude. Dans ses propositions initiales, la CAQ souhaite bannir le tchador, le niqab et la burqa chez les employées de l’État parce qu’ils «sont des symboles de soumission et d’asservissement qui vont à l’encontre du droit à l’égalité entre les femmes et les hommes.» Vu sous cet angle, c’est un argument qui se défend, mais il y a un caveat: si la même symbolique peut être associée au hidjab dans certaines interprétations, cela signifie-t-il qu’il faudrait aussi l’interdire à toutes les employées de l’État? Ce serait exagéré et surtout, fermer la porte du secteur public aux femmes musulmanes qui portent le hidjab ne ferait que ralentir leur intégration à la société québécoise. Du point de vue de l’intégration, une application tout azimut du principe de laïcité de l’État qui impose un fardeau disproportionné sur certaines minorités religieuses est loin d’être neutre dans ses effets.

Sortir d’un débat stérile

Ce n’est pas l’option de la dérive adoptée par les libéraux qui nous fera sortir de ce débat stérile qui nous divise depuis trop longtemps. La seule voie de sortie réelle passe par un compromis dont personne ne sera pleinement satisfait. Le fait qu’on ait désamorcé bon nombre de problèmes de même nature en imaginant des «accommodements raisonnables» minimalement acceptables par les principaux intéressés démontre que des solutions de compromis peuvent être viables. La politique n’a pas besoin d’être un jeu où la vision des uns ne peut s’imposer qu’en écrasant celle des autres.

L’affirmation du principe de laïcité de l’État est un objectif louable et c’est l’une des rares occasions qui restent au Québec de réaliser un modèle politique qui se distingue de celui de l’ensemble canadien. Dans sa forme actuelle, cependant, la proposition de la CAQ représente davantage un acte de domination identitaire de la majorité qu’une véritable tentative d’affirmer le principe de neutralité religieuse de l’État québécois. Il n’y aurait pourtant pas grand-chose à changer pour y parvenir. Il suffirait de mettre un peu d’eau dans son vin en demandant à tous les autres partis de faire de même. Si le nouveau gouvernement consent à décrocher le crucifix du salon bleu et à limiter l’interdiction de symboles religieux aux postes qui incarnent véritablement l’autorité coercitive de l’État, on y arrivera peut-être. S’il insiste pour enregistrer une victoire identitaire au nom de la majorité qu’il prétend représenter, on ne règlera rien.