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Viser 100 millions d’habitants au Canada?

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Le Canada doit-il accroître substantiellement la taille de sa population? Cette question n’est pas vraiment débattue au Québec, mais dans le reste du Canada, depuis quelques années, on en discute sporadiquement.

Des gens d’affaires proche du Parti Libéral du Canada ont notamment fondé la «Century Initiative», pour faire avancer l’idée que le Canada devrait tripler sa population d’ici 2100, pour la faire passer de 35 millions à 100 millions d’habitants. L’idée a également été reprise par Doug Saunders, du Globe and Mail, dans le cadre de son livre Maximum Canada publié l’an passé. Sommairement, l’argument central pour cette proposition est que la croissance projetée de la population serait trop faible, et ceci minerait la croissance du PIB, réduirait les opportunités d’affaires, et ferait fléchir l’influence internationale du Canada.

Bien que la proposition peut sembler attrayante pour l’élite économique visant à accroitre leur chiffre d’affaire ou pour les chauvinistes cherchant à faire du Canada une puissance mondiale, pour le commun des mortels, l’intérêt d’une plus grande croissance de la population canadienne est plus limité.

Évidemment, une croissance de la taille population vient généralement avec une croissance de la taille de l’économie. Cependant, la taille brute de l’économie n’est pas un indicateur très pertinent du niveau de vie moyen de la population si on ne tient pas compte du nombre de personnes qui doit se partager les richesses. Or, quand on regarde des indicateurs tels que le PIB par habitant, l’indice de développement humain ou le revenu médian, la croissance ou la taille de la population n’a aucun effet notable sur ceux-ci. De fait, les pays dans le monde ayant les plus hauts niveaux de vie (Norvège, Suisse, Australie, Canada, Suède, Irlande, etc.) ne sont pas ceux connaissant forte croissance démographique (Niger, Mali, Sud Soudan) ou ceux comptant une population nombreuse (Inde, Nigéria, Bangladesh, Pakistan).

Inévitablement, atteindre 100 millions d’habitants ne pourrait se faire sans augmenter substantiellement ses seuils d’immigration. Saunders propose par exemple un seuil annuel représentant 1,3% de la population Canadienne, ce qui représenterait 450 000 immigrants dès maintenant (alors que les chiffres oscillent depuis quelques années entre 250 000 et 300 000). Ce seuil suivrait ensuite la croissance de la population et atteindrait 1 300 000 immigrants par an vers 2100. Quelles conséquences peut-on anticiper? Premièrement, on peut s’attendre à une très forte marginalisation des régions rurales et des villes de petite et moyenne taille, car la croissance anticipée aurait lieu essentiellement en milieu métropolitain. En effet, malgré tous les vœux des politiciens, aucune politique de régionalisation de l’immigration n’a jusqu’à maintenant connu un succès appréciable. Au Québec, sur les 50 000 immigrants accueillis annuellement, le nombre s’établissant au Saguenay, par exemple, se chiffre à quelques dizaines (72 en 2017, pour être plus précis).

Deuxièmement, sans révolution majeure dans la planification urbaine (qui impliquerait la destruction de secteurs à faible densité), toute croissance de la population dans les régions métropolitaines contribue à accélérer l’étalement urbain, engendrant des répercussions préoccupantes sur la souveraineté alimentaire, la congestion, la pollution et la réduction de la biodiversité. Conséquence de cette très forte croissance démographique dans les régions métropolitaines, les zones urbaines des Grands Lacs se fusionneraient, formant une mégapole d’environ 40 millions d’habitants, et une grande partie des zones agricoles aux alentours de Montréal, Calgary et Edmonton disparaîtraient sous les bungalows et semi-détachés. Le potentiel agricole du Canada en sera nécessairement affecté.

Troisièmement, cette forte croissance de la population par l’immigration exercerait une pression sur le marché immobilier des régions métropolitaines. Il difficile d’envisager comment une ville comme Vancouver, où l’espace est restreint par des contraintes géographiques, pourrait supporter une telle pression additionnelle, sachant que c’est déjà un défi pour la classe moyenne de trouver un logement abordable.

Finalement, la fragmentation ethnique du Canada sera nécessairement amplifiée, ce qui pourrait avoir des conséquences sur la cohésion sociale et la croissance économique. De plus, dans un tel scénario, puisque les seuils d’immigration seraient considérablement plus importants, la plupart des nouveaux arrivants convergeraient probablement vers l’anglais comme langue d’intégration, car le Québec peine déjà à intégrer en français ses 50 000 immigrants. En conséquence, les francophones ne pourraient pas maintenir leur poids démographique dans un Canada de 100 millions d’habitants. Ils seraient nécessairement marginalisés, passant d’environ un quart de la population à quelque chose comme 10% ou même moins.

En somme, tant que l’humanité est confinée à la planète Terre, j’aimerais rappeler qu’il n’est pas réaliste de viser une croissance continue de la population. Tôt ou tard, tous les pays du monde devront se résoudre à voir leur population se stabiliser ou décliner. Qui plus est, comme l’émission de CO2 par habitant au Canada fait partie des plus élevés dans le monde (en partie pour des raisons climatiques), ce n’est sans doute pas le pays idéal écologiquement parlant pour envisager une forte croissance démographique.