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Donald Trump et l'inflation du mensonge

US President Donald Trump hosts a "Make America Great Again" rally
AFP

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À l’approche des élections de mi-mandat, le flot ininterrompu de faussetés, de déformations, de contre-vérités et de mensonges provenant de la bouche et des doigts du président américain augmente à un rythme alarmant.

On connaissait déjà la propension de Donald Trump à dire n’importe quoi, mais l’accélération récente des événements dans l’actualité et l’intensification de sa participation à la campagne électorale en vue de l’élection de mi-mandat ont vu le débit de faussetés atteindre un niveau record. L’exemple récent le plus flagrant de déclarations farfelues porte sur les effets des ventes d’armes à l’Arabie saoudite sur l’emploi aux États-Unis. Je ne reviendrai pas sur le fait que le président se sert de ces ventes d’armes comme excuse pour justifier la mollesse de sa réponse à l’assassinat brutal du journaliste Jamal Khashoggi planifié et mené pour le compte du prince héritier du trône saoudien (voir ici).

Selon Trump, les États-Unis auraient conclu un accord de vente d’armes au royaume à la hauteur de 110 milliards $. Or, un tel accord n’existe que dans l’imagination fertile du président. Au mieux, des accords dûment signés existent pour environ 14,5 milliards $ et le reste du montant imaginé par Trump est un mélange de vagues promesses et de vœux pieux. Quant à l’effet de ces accords imaginaires sur l’emploi, il est comique de voir à quel point les chiffres ont tendance à gonfler d’un jour à l’autre. En mars dernier, Trump proclamait que les ventes d’armes représentaient 40 000 emplois aux États-Unis. Récemment, ce chiffre a grimpé à 450 000 le 13 octobre, 500 000 le 17 octobre, 600 000 le 19 octobre, pour aboutir finalement à plus d’un million le même jours (voir ici). Bref, Trump dit n’importe quoi.

Et ce n’est pas fini. Chaque rallye électoral mettant en vedette le président Trump est une occasion de plus d’accumuler les déclarations grossièrement exagérées, fausses ou mensongères. Par exemple, lors de son discours à Elko, Nevada, le président a déballé une litanie de mensonges et de faussetés que le journaliste du Toronto Star, Daniel Dale, a soigneusement compilés en temps réel dans l’enfilade de tweets ci-dessous.

Entre autres énormités, Trump a affirmé faussement que des foules de Californiens protestaient contre les villes sanctuaires qui abritent des migrants sans papiers. Aucune manifestation du genre n’a eu lieu. Il a pris le crédit pour une loi d’appui aux vétérans signée par le président Obama. Il insiste que les projets républicains sur l’assurance-santé garantiraient la couverture des gens qui ont des conditions médicales préalables, alors que tous les projets de son parti vont dans le sens contraire. Il colporte des mensonges au sujet du juge Kavanaugh et des controverses qui ont précédé sa confirmation par le Sénat. Il continue d’affirmer que la construction de son mur à la frontière sud va bon train, alors que la première brique n’a pas encore été posée. Il gonfle hors de toutes proportions la taille des foules de ses récents rallyes, tout en insistant pour diminuer celles de rallyes démocrates, en dépit des preuves vérifiables qui démentent ses chiffres. Trump affirme que les États-Unis sont plus respectés que jamais en citant son récent passage à l’ONU, même si tout le monde se souvient que l’Assemblée générale s’est moquée de lui pendant son discours. 

On pourrait croire que Trump se retiendrait de mentir au sujet de l’économie, car la plupart des indicateurs lui sont relativement favorables, mais il n’en est rien. Il pourrait se contenter de dire que la croissance américaine est solide, mais il proclame faussement qu’elle est la plus rapide du monde. La croissance de l’emploi est très bonne, mais Trump continue d’insister qu’elle dépasse celle des dernières années de la présidence Obama, ce qui est faux.

Que dire de tous ces mensonges, ces faussetés et ces exagérations? À force de les entendre à tous les jours, le public américain est devenu insensible et il ne s’en offusque plus vraiment. Mieux, quand il arrive à Donald Trump d’émettre une affirmation factuelle correcte, ses supporters en font tout un plat et concluent inévitablement que puisqu’il a dit la vérité une fois, on peut se fier à sa parole tout le temps. De plus, les critiques constantes de Trump par des spécialistes des sujets sur lesquels il se prononce constamment à tort et à travers sont décriées par ses fans inconditionnels comme autant de manifestations du dédain qu’éprouvent les membres de «l’élite» à l’égard de celui qu’ils acclament comme le porte-parole du «peuple vrai». Bref, le mensonge est indissociable du populisme de Trump. George Orwell nous avait bien avertis. Le mensonge est la principale arme des populistes autoritaires et l’insensibilité qu’on finit par développer à l’égard du mensonge est pour eux un précieux atout politique. 

Dans deux semaines, on verra jusqu’à quel point cette stratégie du mensonge systématique fonctionne mais une chose est certaine: Donald Trump continuera à triturer la vérité et les faits d’ici au vote et il ne se retiendra certainement pas pour accélérer le rythme encore plus en vue de la seule élection qui compte vraiment pour lui, celle de 2020.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM