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Le crucifix: un casse-tête

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Photo d'archives La population est très divisée sur la question.

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Si la raison et la logique menaient le monde, il y a longtemps que le crucifix ne dominerait plus le trône du président de l’Assemblée nationale à Québec.

Cela prouve que la religion et la politique sont un couple aussi toxique que compliqué. Et cela nous ramène à une dimension fondamentale de l’être humain, qui est le besoin impératif de symboliser les choses et les gestes. D’ailleurs, la politique use du symbole autant que les religions.

La logique dicterait qu’au nom de la laïcité, le crucifix québécois soit retiré et placé dans un lieu moins symbolique que celui où les élus du peuple votent les lois. Un jour, un ministre facétieux m’a dit : « On rêve tous qu’un soir un préposé au ménage qui époussette parfois le crucifix le fasse tomber par inadvertance, nous libérant ainsi de la responsabilité de l’enlever officiellement dans une cérémonie devant les caméras, une scène qui nous traumatise juste à y penser. »

Détermination

Le premier ministre François Legault qui s’apprête à légiférer en matière de signes religieux ostentatoires démontre sa détermination à conserver le crucifix, héritage de Maurice Duplessis. Notre potentat local, celui-là même qui se plaisait à dire que les évêques venaient manger dans sa main avait installé le crucifix en 1936 pour verrouiller, si l’on peut dire, l’Église et l’État. C’est ainsi qu’il pouvait s’appuyer sur cette alliée qui faisait de ses prêtres des chantres du régime. « N’oubliez pas, mes chers frères », tonitruaient certains en chaire au moment des élections, « que le ciel est bleu [couleur de l’Union nationale] et l’enfer est rouge [celle des libéraux] ».

Le crucifix fut donc instrumentalisé. Et ce n’est pas la Révolution tranquille qui a eu sa peau, dira-t-on sans vouloir commettre un sacrilège. L’arrivée du PQ au pouvoir en 1976 avec un gouvernement formé en partie de libres penseurs et de militants de la laïcité n’a rien changé : toute velléité de « descendre » le crucifix de l’Assemblée nationale fut étouffée.

On aurait pu penser que le multiculturaliste Philippe Couillard aurait changé les choses. Au contraire, l’ex-premier ministre s’est révélé un défenseur des accommodements religieux et le PLQ n’a jamais eu l’intention de retirer le crucifix.

Insoluble

Faudra-t-il attendre que toutes les générations élevées dans l’eau bénite meurent avant que les dirigeants politiques du Québec posent le geste aujourd’hui impensable, car la population, quoi qu’on pense, est très divisée sur la question ?

Tant que la mémoire collective associera l’identité québécoise à ce crucifix, rappel pour les croyants du sacrifice du Christ et qui pour les laïcs devient un objet culturel patrimonial, rien ne bougera.

On ne détricote pas facilement l’histoire du Québec. Les réactions actuelles donnent à penser qu’on sous-estime l’attachement des Québécois à des signes religieux qui témoignent de leur passé catholique. L’imaginaire et le réalisme entrent en conflit. C’est la présence aussi des Québécois islamiques fondamentalistes qui semble déclencher le refus d’enlever le crucifix même chez les anti-catholiques que nous sommes devenus. L’eau bénite, à l’évidence, n’est pas encore diluée vraiment dans la laïcité à la québécoise.