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Le climat, la politique et les événements extrêmes

Le climat, la politique et les événements extrêmes
AFP

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Le lien entre la détérioration du climat politique et les événements extrêmes comme ceux qui ont ébranlé les États-Unis récemment n’est pas sans rappeler le lien entre les changements climatiques et la multiplication des tempêtes extrêmes.

La semaine dernière a été marquée par deux événements extrêmes aux États-Unis, soit l’envoi de plus d’une douzaine de colis potentiellement explosifs et meurtriers par un disciple désaxé du président Trump, le «MAGAbomber», et le pire incident de violence antisémite de l’histoire américaine samedi à Pittsburgh. Le passé récent a aussi été marqué par de violentes tempêtes qui ont fait de lourds dommages. Avec les changements climatiques que nous traversons, les «tempêtes de cent ans» ont la fâcheuse habitude de revenir un peu trop souvent. Les parallèles entre les deux types de phénomènes et les défis qu’ils posent à l’explication, à la compréhension et à l’action sont instructifs.

Détérioration du climat politique et événements extrêmes

En sciences sociales, une règle de prudence s’applique à toutes nos analyses: la corrélation entre deux phénomènes ne prouve pas le lien de causalité. N’empêche qu’on ne peut pas s’empêcher de faire le constat que le climat politique s’est détérioré aux États-Unis et que la fréquence des événements politiques extrêmes émanant de la société américaine augmente. Aux deux événements de la semaine dernière s’ajoutent de nombreux autres, dont les manifestations de Charlottesville l’an dernier, les tueries de Las Vegas et de Parkland, sans oublier les débordements auxquels on a assisté à Ferguson et ailleurs dans le cadre de manifestations contre la violence policière. Comme le climat politique et social qui règne chez nos voisins n’est jamais complètement étranger à ce qui se passe chez nous, on serait tenté d’ajouter à cette triste et bien incomplète énumération les événements tragiques de la mosquée de Québec en janvier 2017.

Chaque fois, deux types d’interprétations s’opposent. Comme ces événements sont la plupart du temps le fait d’individus dérangés, ce sont surtout les attributs propres à ceux-ci qui expliquent ces gestes. Ces attributs individuels sont une part incontournable de l’explication des tempêtes de violence, mais ils sont rarement indissociables du climat social et politique. Par exemple, on attribuera une part de l’explication à la polarisation politique et sociale qui transforme les débats d’idées en guerres existentielles. On blâmera aussi la rhétorique extrême et incendiaire de certains politiciens, qui fournissent des justifications à des actes extrêmes. On décochera même quelques flèches aux médias, qui amplifient ces combats rhétoriques parfois hors de proportion, ou encore donnent à des individus désaxés la chance de devenir des célébrités ou des martyrs de la cause qui s’est emparée de leur esprit. À l’opposé, ceux qui refusent d’accepter que le climat social puisse jouer un rôle se rabattent sur l’inévitabilité de la nature humaine et proposent des mesures défensives comme des gardes armés ou des détecteurs de métal.

Bref, dans l’environnement qui pousse des individus à commettre des actes extrêmes, le climat politique et social y est presque toujours pour quelque chose. Ce climat ne vient toutefois pas de nulle part. Il vient des gestes posés par une multitude d’acteurs, des grands et des petits, qui portent tous leur part de responsabilité.

Le climat tout court et les tempêtes extrêmes

C’est ici que le parallèle avec les changements climatiques est instructif. En effet, il y a toujours eu des tempêtes et des ouragans, mais les scientifiques du climat savent que le réchauffement global a déjà commencé à entraîner et entraînera encore des événements météo extrêmes, comme les ouragans, les tornades, les inondations et les sécheresses. On sait aussi que les émissions de gaz à effet de serre sont largement responsables de ces changements et que seule une réduction substantielle des émissions permettrait d’éviter l’accumulation d’événements extrêmes dans l’avenir. On sait aussi qu’une telle réduction nécessite des efforts de tout un chacun, petits et grands, de l’individu à la grande entreprise, en passant bien sûr par nos dirigeants politiques.

Pourtant, il y a encore de larges segments de nos sociétés qui, par intérêt économique ou par aveuglement idéologique, refusent d’accepter la validité de la science du climat qui fait le lien entre le climat et les tempêtes (comme on refuse d’accepter la validité des sciences sociales dans les cas cités plus haut). Cette résistance au changement de la part de ceux qui tirent profit de la détérioration du climat n’est pourtant pas invulnérable. Dans presque tous les pays, l’opinion évolue lentement et sûrement dans la bonne direction et des solutions à petite et à grande échelle sont mises en place pour contrer le problème des changements climatiques. Ce sera loin d’être facile, mais on peut y arriver.

Trump et la détérioration des climats

Pareillement, les spécialistes des sciences sociales savent que la nature humaine est bien imparfaite, mais ils savent aussi que la prolifération des événements extrêmes n’est pas entièrement indépendante du climat politique et social. Le climat de division et de polarisation qui règne aujourd’hui aux États-Unis n’a pas été créé par l’actuel président, mais il est indéniable qu’il a trouvé la formule gagnante pour exploiter au maximum ces divisions et les approfondir du même coup. Comme on en a vu un exemple au Brésil hier, cette stratégie de division peut porter ses fruits.

C’est le pari que semble aussi faire Donald Trump, qui doit son ascension politique au climat de division de son pays et qui n’a jamais donné le moindre signe de vouloir atténuer ces divisions. Au contraire, ses actions et sa rhétorique ont largement contribué à empirer ce climat politique. Fidèle à lui-même, après les événements tragiques de la semaine il n’a pas tardé à revenir à son discours habituel qui traite ses adversaires politiques de traîtres à la nation, qui diabolise les médias et qui malmène la vérité et les faits. Incidemment, Trump a aussi misé sur des politiques énergétiques qui ne peuvent avoir pour conséquence que la détérioration du climat tout court, mais ça, c’est une autre histoire. On verra mardi prochain si les électeurs américains donneront une petite chance au climat politique – et au climat tout court – de s’en remettre.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM