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Spirou l’humaniste

<i>Spirou: l’espoir malgré tout–première partie</i></br>
Émile bravo, éd. Dupuis
Photo courtoisie Spirou: l’espoir malgré tout–première partie
Émile bravo, éd. Dupuis

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L’année 2018 marque le quatre-vingtième anniversaire du plus célèbre des grooms aventuriers. Imaginé par Rob-Vel, d’après une commande de l’éditeur Charles Dupuis, Spirou est passé entre les mains de nombreux auteurs au fil de la cinquantaine d’albums qui composent la série.

S’il en est un qui laissa une marque indélébile sur le célèbre personnage, c’est bien André Franquin. Non seulement s’affaira-t-il à créer une imposante galerie de personnages dont Champignac, Zorglub et le Marsupilami durant son passage entre 1948 et 1973, mais il assura, par son génie créatif, une pérennité à la série. Plusieurs lui ont depuis succédé, sans jamais réussir à l’animer avec ce supplément d’âme qui en a fait un titre unique. Du moins, jusqu’à l’arrivée d’Émile Bravo.

Spirou selon Émile Bravo

En 2006, les éditions Dupuis lancent, en marge de la série principale, Le Spirou de..., une collection d’albums ou des auteurs invités ont carte blanche. Tandis qu’un bon nombre de créateurs empruntent la voie de l’aventure, l’auteur d’Aleksis Strogonov choisit plutôt de camper l’action de son Spirou à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il travaille comme groom à l’hôtel Moustic. Intitulé Le journal d’un ingénu, l’album suscite la surprise tant l’angle humaniste, effleuré chez Franquin, y est déployé avec une profondeur inédite. Le succès fut tel que Bravo revient avec une suite de 300 pages prévue en quatre albums. « Bien qu’il s’agissait d’un album unique, l’éditeur, enthousiaste, m’a invité à poursuivre le travail, s’il me restait quelque chose à dire avec le personnage. J’ai eu envie de replonger au cœur de cette période trouble », explique l’auteur français à l’autre bout du fil. Franquin avait notamment abordé le totalitarisme dans Le dictateur et le champignon. « Je crois qu’on peut maintenant se permettre de raconter ce genre d’histoire aux enfants », souligne Bravo.

Combattre la tyrannie

Le récit, qui nous permet de voir un jeune Spirou inexpérimenté et abhorrant la violence, trouve tristement écho dans l’actualité alors que plusieurs régions du monde basculent dans la tyrannie, le Brésil étant le dernier pays en lice. Lui qui doit briller par son humanisme, en pareille époque sombre, se construit peu à peu sous nos yeux en période de guerre, quittant l’innocence de l’enfance pour la dureté de la vie d’adulte. « J’ai eu envie de raconter cette période de Spirou se situant entre Rob-Vel et Jijé, dont on ignore tout. La rencontre avec Fantasio, la raison du port du costume de groom, sa relation à Spip. Il ne pouvait pas s’épanouir tant qu’il restait à l’emploi du Moustic. Il lui fallait traverser cette guerre pour devenir l’aventurier que l’on connaît », indique le bédéiste.

Spirou ou l’Espoir malgré tout est une tragicomédie d’une magistrale sensibilité et d’une intelligence sans égal, servie par un trait élégant et un découpage copieux et maîtrisé. Il réussit ce que seul Franquin avait su faire auparavant : réinventer ce personnage iconique, lui donner un souffle nouveau, le rendre actuel, pertinent, immortel. En cette ère nostalgique où pleuvent les reprises aux visées mercantiles (Blake et Mortimer, Lucky Luke, Astérix), Bravo ne livre rien de moins qu’un chef-d’œuvre.

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