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Une vague bleue probable, mais pas un tsunami

Une vague bleue probable, mais pas un tsunami
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Mardi, les Américains vont aux urnes. On peut s’attendre à une prise de contrôle de la Chambre des représentants par le Parti démocrate, mais le Sénat devrait demeurer républicain. Dans un cas comme dans l’autre, des surprises sont tout à fait possibles.

Les Américains sont historiquement portés à tempérer le pouvoir de la présidence à mi-mandat en penchant vers l’opposition. L’électorat agit comme un thermostat, qui part le chauffage quand il fait trop froid et la climatisation quand il fait trop chaud. Cette année, les démocrates devraient bénéficier de cette tendance.

Pour renverser la majorité à la Chambre des représentants, les démocrates ont besoin d’un gain net de 23 sièges ou plus, ce qui s’annonce très probable d’après les sondages. Au Sénat, un gain net de deux sièges suffirait, mais ce serait beaucoup plus difficile, car des 35 sièges en jeu, seuls 9 sont détenus par le Parti républicain.

Des pertes attendues pour les républicains

Historiquement, le parti du président perd presque toujours des sièges au Congrès lors des élections de mi-mandat. On se souvient du «laminage» de Barack Obama en 2010, alors que son parti perdait 63 sièges et la majorité à la Chambre des représentants et 6 sièges au Sénat. En 1994, Bill Clinton perdait la majorité dans les deux chambres en se faisant ravir 54 sièges à la Chambre et 9 au Sénat. Depuis 1910, le parti du président a perdu en moyenne 31 sièges à la Chambre et 4 sièges au Sénat.

À la Chambre, les exceptions se comptent sur les doigts d’une main amputée: Franklin Roosevelt a gagné 9 sièges, Bill Clinton en a gagné 5 en 1998 et George Bush en a eu 8 en 2002. Autre mauvaise nouvelle pour Donald Trump: la variable qui est le plus directement liée à l’ampleur des pertes à la Chambre des représentants est le taux d’approbation du président. À 41,9% d’approbation ce matin selon la moyenne de FiveThirtyEight, le taux d’approbation de Donald Trump est le plus bas de tous les présidents au milieu d’un premier mandat depuis Eisenhower. Même si la performance de l’économie américaine favorise les républicains, l’impopularité de leur président constitue pour eux un boulet.

Graphique 1. Gains et (surtout) pertes de sièges du parti présidentiel au Congrès, 1910-2014

Blogue 2018 11 05 No 1

Les sondages

Les sondages donnent une avance d’environ huit points de pourcentage aux démocrates et cette avance s’est avérée remarquablement depuis plusieurs mois. Il faut interpréter cette avance avec prudence, car la répartition géographique de l’électorat donne aux républicains une prime de trois à cinq points, mais il serait étonnant qu’un grand changement se manifeste à la dernière minute alors que presque rien n’est parvenu à faire bouger la tendance pendant plus d’un an.

Graphique 2. Évolution des intentions de vote à la Chambre des représentants, selon FiveThirtyEight 

Blogue 2018 11 05 No 2

Les prévisionnistes

À chaque année électorale, les politologues qui s’aventurent dans le champ des prévisions se réunissent au congrès de l’Association américaine de science politique (APSA). Cette année, les modèles présentés prédisent tous un gain de sièges suffisant pour que le Parti démocrate s’empare de la majorité à la Chambre, mais pas au Sénat (voir ici). Les prévisions de gains démocrates s’étendent de 27 à 44 sièges. Ces analyses tiennent compte à la fois des résultats antérieurs dans chaque district, de l’état de l’économie (qui favorise les républicains) et du taux d’approbation du président (qui favorise nettement les démocrates). Ces prévisions, même si elles précèdent l’élection de trois mois, ont une excellente feuille de route et l’application de ces modèles aux élections passées permet d’expliquer plus de 80% de la variance du nombre de sièges du parti présidentiel.

Les prévisions des agrégateurs de sondages, pour leur part, sont fondées sur les mêmes données, en plus des sondages les plus récents disponibles au niveau national ou au niveau des districts. L’un des meilleurs modèles du genre, celui de Nate Silver du site FiveThirtyEight, donne 5 chances sur 6 (84%) aux démocrates de remporter la majorité des sièges à la Chambre (gain net de 23 sièges ou plus). Au Sénat, c’est l’inverse. Les républicains auraient cinq chances sur six de conserver leur majorité.

Graphique 3.  Distribution de probabilités des différents scénarios de résultats à la Chambre des représentants, selon FiveThityEight

Blogue 2018 11 05 No 3

Graphique 4.  Distribution de probabilités des différents scénarios de résultats au Sénat, selon FiveThityEight 

Blogue 2018 11 05 No 4

Cela ne signifie pas que le maintien de la majorité républicaine en Chambre est impossible ou qu’une majorité démocrate au Sénat est impossible, car un événement qui a une chance sur six d’arriver... peut arriver. Monteriez-vous dans un avion qui a une chance sur six de s’écraser? Bon vol. 

Des signes encourageants pour les démocrates

À la Chambre des représentants, on observe de nombreux signes avant-coureurs d’une vague bleue. Premièrement, il y a eu cette année un nombre record de départs (37) parmi les républicains à la Chambre. Ces départs augmentent les chances démocrates, puisque les représentants en place ont un avantage sur leurs adversaires moins connus. Deuxièmement, les candidats démocrates des deux chambres rapportent des succès sans précédent dans la collecte de fonds. Au total, plus de cinq milliards de dollars auront été dépensés pour toutes les élections en jeu demain. Les démocrates ont un avantage net à ce chapitre, surtout dans les courses les plus compétitives à la Chambre et au Sénat, comme le montre le graphique ci-dessous. Comme la publicité et les efforts de mobilisation de l'électorat peuvent être très coûteux, c'est un avantage non négligeable.

Graphique 5. Collectes de fonds et comptant disponible pour le dernier mois de campagne pour les districts les plus compétitifs (source CNBC

Blogue 2018 11 05 No 5

Troisièmement, les démocrates sont habituellement désavantagés aux élections de mi-mandat parce que leur électorat est moins porté à participer que celui des républicains. Cette année, le taux de participation s’annonce très élevé pour les deux partis. Plusieurs sondages enregistrent un taux d’intérêt record pour cette élection de mi-mandat dans les deux partis. Cet intérêt se traduira-t-il nécessairement par un afflux d’électeurs favorable aux démocrates? Ce n’est pas garanti, mais c’est possible.

Probablement une vague bleue, mais probablement pas un tsunami

Comme je l'ai écrit dans mon billet de samedi, les signes d’une «vague rouge» en faveur des républicains sont ténus, mais si une vague bleue est beaucoup plus probable, son ampleur demeure incertaine. À la Chambre des représentants comme au Sénat, une forte proportion des courses qui pourraient déterminer la majorité sont à l’intérieur de la marge d’erreur des sondages et on n’en connaîtra pas les résultats précis avant tard demain soir.

Même si j’aurais tendance à être plus prudent que la plupart des prévisionnistes, le résultat le plus probable me semblerait être une majorité démocrate à la Chambre des représentants de 5 à 15 sièges (gain de 25 à 30 sièges) et un gain d’un ou deux sièges pour les républicains au Sénat. La seule prévision qu’on peut faire avec certitude, toutefois, c’est que plusieurs courses nous réservent des surprises.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM