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Trump et ses enfants perdus

John Oliver alors qu'il commente le dossier de la séparation des familles. Crédit : HBO.
John Oliver alors qu'il commente le dossier de la séparation des familles. Crédit : HBO.

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Vous vous souvenez de ces images horribles de l’été dernier ?

Des enfants dans des cages ?

Des bébés en pleurs arrachés de leurs parents, des migrants tentant leur chance pour une vie meilleure aux États-Unis ?

De temps à autre, on reçoit un « clip » dans les médias pour nous mettre au courant des suites de ces histoires d’horreurs qui ont bousculé les citoyens du monde.

Trop courts, diffusés au milieu du torrent des nouvelles quotidiennes, on ne les entend pas ou peu.

Oui, la loi inhumaine mise de l’avant par le Président Trump a depuis été annulée, mais les dégâts sont encore bien présents et a tout le potentiel de ruiner des vies entières.

Et pourquoi est-ce le sujet de mon billet cette semaine ?

Parce que ça prenait un « clown », un humoriste et son équipe, pour faire toute la recherche sur le sujet, pour collecter les sources, pour tenter de faire le portrait d’une situation qui n’est pas digne d’un pays qui se dit le champion des droits de l’homme, alors que les autres médias ne s’y intéressent plus ou très peu.

Un humoriste qui a même imposé un « hiatus » d’une semaine à son émission hebdomadaire pour effectuer les recherches.

La pertinence de John Oliver

Last Week Tonight, animé par John Oliver, un concept hérité du Daily Show, est ce que certains appellent de l’infodivertissement ou de la satire politique.

Non, ce n’est pas ça du tout. C’est tellement plus que ça.

C’est du jokalisme. Une émission (télévision, web, radiophonique) qui présente un ou des reportages rigoureux, basés sur des faits, mais rendus dans un cadre humoristique sans pour cela modifier la véracité des faits rapportés, mais ayant librement recours à l’exagération, la satire, la parodie ou le sketch pour critiquer les comportements rapportés.

Et parfois, souvent même, ça ne fait pas rire du tout.

Le reportage sur l’immigration concocté pour l’épisode de la semaine dernière est terriblement difficile à regarder. (Si votre abonnement Internet vous le permet, vous pouvez regarder l'épisode ici.)

Je m’y suis prise à deux fois.

Mon cœur de mère, en plus de ma sensibilité humaine (ce que tout le monde devrait avoir, par respect pour ce que nous sommes), était incapable d’avaler autant de mépris, de négligence et de scénarios catastrophes de la part d'élus et de fonctionnaires en aussi peu de temps.

En d'autres mots, Last Week Tonight résume avec force le mystère que des dizaines de médias ont tenté d’élucider, chacun de leur côté, au cours des derniers mois : est-ce que toutes les familles séparées de force ont été réunies ?

La réponse, vous le devinerez, est non.

Le sujet n’est pas couvert en moins de deux minutes entre deux publicités de compagnies de services téléphoniques.

Il occupe 18 minutes de l’émission, sans interruption.

Des enfants ont « disparu » du système, alors que leurs parents ont été déportés.

Des parents ont reçu, après des semaines d’angoisse, les « mauvais » enfants.

Quand des envoyés spéciaux se sont rendus sur place dans certains camps pour vérifier les présences, notamment pour des enfants de moins de deux ans, dont certains de quelques mois, on ne pouvait pas leur présenter : comme ils ne répondent pas à leur nom, on ne sait pas où ils sont.

Voyons donc !

Et pour légitimer toutes ces actions, on utilise de manière institutionnelle, un vocabulaire de guerre, prétextant que la situation des migrants représente un tel danger que l’on se doit de faire des choix que l’on sait seraient injustifiables en « temps normal ».

Et il aura fallu qu’on nous informe de la situation par le biais d’une émission d’humour ?

Le déclin des médias américains

Le travail de recherche que font les équipes de John Oliver, de Samantha Bee (Full Frontal), de Trevor Noah (Daily Show) et tant d’autres rejoint un intérêt populaire du public pour une nouvelle façon de s’abreuver des événements. C’est indéniable.

Ils pourraient tous se contenter de la jouer « facile » et de surfer sur leur succès populaire : collectionner les extraits vidéos des autres stations et les mauvaises entrevues des « personnalités publiques » pour mieux les descendre dans les flammes du rire.

Mais non. Ils font beaucoup plus que ça maintenant.

Tout en répondant à une demande, tout en étant un produit de l’industrie des médias, ils critiquent cette même industrie et l’accusent d’être partisane, de manquer de rigueur, de capitaliser le spectaculaire aux dépends de l’information citoyenne.

Au Canada, on souhaite que la situation ne tourne pas au vinaigre telle qu’elle l’est chez nos voisins du Sud présentement.

Chose certaine, le jour où on commencera à recevoir des leçons de journalisme par les humoristes sur une base quotidienne, j’ai bien peur qu’il sera trop tard.

En attendant, espérons que les émissions Infoman et Vérités et conséquences avec Louis T. soient suffisantes.