/opinion/blogs/columnists
Navigation

Nos auteurs

CA_Steve E. FortinCA_Marie-Eve DoyonCA_Stéphane Lessard

Examens médicaux: en finir avec le privé en santé

La ministre de la Santé du Québec, Danielle McCann
Photo d'archives, Jean-François Desgagnés La ministre de la Santé du Québec, Danielle McCann

Coup d'oeil sur cet article

François Legault et sa ministre responsable du dossier, Danielle McCann, ont confirmé que leur gouvernement continuera de faire une place au privé en santé, suite à l’ultimatum lancé par le ministre fédérale la Santé, Ginette Petitpas Taylor, pour que Québec cesse de permettre aux patients de se payer des examens dans des cliniques privées pour obtenir des résultats plus rapidement.

Hier, Jonathan Trudeau se demandait à La Joute sur TVA : «Maintenant, s’il y a des gens au privé qui peuvent débourser, y avoir accès un peu plus rapidement et enlever de la pression dans le système public, pourquoi on ne le ferait pas?».

Je lui répondrais : «Parce que le recours au privé crée un système de santé à deux vitesses et qu’inévitablement cela va finir par jouer contre la majorité des gens qui n’auront pas les moyens de se payer des examens au privé et seront soignés différemment, à cause de la grosseur de leur portefeuille.»

Juste cela suffirait me semble-t-il. À ce sujet, je pense qu’on serait même d’accord.

Mais je lui relancerais une question : «S’il y en a qui sont prêts à payer plus pour leur santé, pourquoi alors ne le ferait-il pas en payant plus d’impôts, surtout si on leur garantit qu’ils auront accès à des soins et des services rapidement, comme dans le privé?»

Continueraient-ils de dépenser individuellement, que pour eux-mêmes, ou investiraient-il collectivement pour que pour tout le monde ait accès à ce qu’eux-mêmes revendiquent?

Le privé pervertit le public

Si nous en sommes rendus à accepter, plus ou moins, le privé en santé aujourd’hui, c’est que notre système public a été mis à mal depuis des années par les coupes budgétaires et les réformes des gouvernements précédents.

Le recours au privé n’enlèverait aucune pression sur le réseau public... s’il n’y avait pas cette pression justement. Si le réseau public suffisait à la demande. Si les délais d’attente pour un examen, pour l’accès à un médecin ou à un spécialiste n’étaient pas ce qu’ils sont rendus aujourd’hui.

Dans le blogue de l’IRIS, publié dans les pages de ce journal, Guillaume Hébert démontre bien les effets pervers du privé en santé.

En lisant son texte, les tenants du privé en santé, souvent les mêmes qui vantent les mérites du système américain, verraient comment «la logique du financement privé en santé exerce une pression inflationniste sur les prix et nuit à la qualité et à l’accessibilité des soins reçus par la population.»

En résumé, le privé en santé, dit-il, ça signifie entre autres des traitements plus coûteux, des traitements à vie plutôt qu’un remède à sa maladie, des coûts technologiques croissants et de la facturation créative.

Ce dernier point se vérifie d’ailleurs au Québec. Depuis que le gouvernement précédent a interdit les frais accessoires en janvier 2017, contraint par le fédéral rappelons-le, les cliniques privées ont fait preuve d’imagination (...) en augmentant les frais administratifs, tels les frais pour faire remplir des formulaires ou encore pour obtenir une copie de son dossier médical.

Le privé en santé : une fausse solution

La ministre fédérale Petitpas Taylor exige simplement que Québec respecte les principes d’universalité, d’accessibilité et d’intégrité, bien sûr inscrits dans la Loi canadienne sur la santé, mais d’abord des principes avec lesquels la majorité des Québécois-e-s sont encore d’accord aujourd’hui. «Plus de 60% affirment être attachés au caractère universel des services de santé et acceptent, pour soutenir ce principe, de devoir attendre pour être soignés.», révèle une étude du Pôle Santé des HEC.

Le recours au privé en santé est une fausse solution aux maux de notre système de santé. Un «band-aid» pour éviter que ça saigne encore plus.

La vraie solution serait plutôt d’investir dans notre réseau public afin de répondre aux besoins de la population. De soigner le bobo à sa source en arrêtant la saignée.

Nécessaire ou pas?

Au lieu de se demander qui va payer pour les examens médicaux, ne devrait-on pas se demander quels services ou quels soins nous devrions nous payer collectivement?

L’Association médicale du Québec pose une bonne question dans le conflit qui oppose Québec à Ottawa : «En matière d'accès aux examens diagnostiques la question n'est pas seulement de savoir qui doit payer quoi, du fédéral, du provincial ou des patients, mais bien quel examen est réellement un examen médicalement nécessaire.» La Loi canadienne oblige d’ailleurs que tout service médical ou soin nécessaire soit gratuit.

L’Association médicale souligne également qu’il y aurait place à l’amélioration dans le système public.

Une enquête d’un quotidien montréalais révélait d’ailleurs en février dernier que les appareils d’imagerie médicale étaient sous-utilisés dans nos hôpitaux. Par exemple, au CHUM, les six appareils d’IRM étaient à l’œuvre huit heures par jour alors qu’ils devraient l’être seize heures par jour. Pendant ce temps, 7000 patients sont en attente d’un examen d’IRM.

La santé n'est pas une question d'argent

François Legault a beau bomber le torse devant l’ultimatum du gouvernement Trudeau, mais il reste que le fédéral fait sa job cette fois-ci (s.v.p. ne m’accusez pas d’être fédéraliste... je n’ai pas voté pour Justin... et je suis indépendantiste).

Le fait que le PM Legault et sa ministre de la Santé s’époumonent contre la menace du fédéral de lui couper les vivres (en 2023 soit dit en passant, après les prochaines élections québécoises), ne doit pas nous faire oublier l’enjeu de la place du privé en santé. Que l’accès à des services médicaux et à des soins de santé de qualité est un droit fondamental reconnu par nos chartes. C’est pour cela que nos lois garantissent ce droit en obligeant les gouvernements à faire en sorte que la grosseur de notre portefeuille ne conditionne aucun temps cet accès.

Si l’ex-ministre Barette a reconnu l'an dernier que les frais accessoires étaient illégaux, en plus d’être illégitimes selon moi, pourquoi la nouvelle ministre de la Santé n’en ferait-elle pas autant avec les examens médicaux? À tout le moins, elle devrait confirmer que les frais déboursés au privé pour ces examens seront défrayés par l’assurance-maladie s’ils sont nécessaires. Voilà qui lui éviterait de devoir débattre de la place du privé en santé... pour le moment.

Ne crois-tu pas Jonathan Trudeau?