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La culture de l’Apocalypse

Dimanche dernier, les chefs propriétaires David McMillan et Frédéric Morin ont présenté leur livre «Joe Beef : survivre à l’Apocalypse» à Tout le monde en parle.
Photo courtoisie, Tout le monde en parle Dimanche dernier, les chefs propriétaires David McMillan et Frédéric Morin ont présenté leur livre «Joe Beef : survivre à l’Apocalypse» à Tout le monde en parle.

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Je tricote beaucoup dans la vie. C’est en quelque sorte mon yoga cérébral et mon outil de prédilection pour mettre mes idées en ordre. Quand je tricote, j’écoute la télé. Je l’écoute, je ne la regarde pas. Je suis donc devenue naturellement beaucoup plus attentive à se qui se dit, ainsi qu’aux idées véhiculées à travers la publicité ou les programmes, et qui passent le plus souvent incognito, stimulés ailleurs que nous sommes par les images. Dimanche dernier, j’écoutais donc Tout le monde en parle et Guy A. Lepage recevait les chefs propriétaires David McMillan et Frédéric Morin, qui venaient présenter leur livre Joe Beef : survivre à l’Apocalypse. Leur entrevue m’a fait réfléchir plus avant sur un phénomène que j’observe depuis un moment et que je définirais humblement comme la culture de l’Apocalypse.

Au-delà de l’humour et du second degré, je me suis attardée sur le fond de leur proposition. Leur ouvrage se veut un guide pour survivre à l’Apocalypse, définit ici comme étant le soap qu’est devenue la politique américaine, le culte d’Instagram au détriment des relations humaines, la place que prennent les questions jugées de moindre intérêt par rapport à celle laissée aux grands enjeux, ainsi que la ségrégation entre ceux qui portent le veston et les autres. Ultimement, leur livre semble proposer un retour aux valeurs familiales, de débrouillardise et d’entraide par le biais de la cuisine maison et de la redécouverte des recettes de nos grands-mères. Je dis oui, oui, tellement oui, mais je me demande : a-t-on obligatoirement besoin d’attendre que la Terre saute pour le faire?

C’est là qu’arrivent les cyniques et les malheureux pour nous dire avec une étincelle un peu folle dans le regard que seule la fin du monde a encore le pouvoir de décrotter les indécrottables habitudes de la majorité. Évidemment, on pourrait dire que tout pointe par là, mais s’est-on déjà posé la question à savoir pourquoi elle agissait ainsi, la majorité? Au-delà de la réponse facile qui veut que ce soit juste parce que nous sommes des êtres biologiquement inconséquents et profondément stupides, et donc, qui méritent pleinement de disparaître, je veux dire?

On est de plus en plus conscients que nos vies sont devenues une vaste plateforme publicitaire dédiée à une course à la vente qui s’illustre, très notamment, par une surenchère d’absurdités, de sophismes spectaculaires et de fausses notes inquiétantes. D’un côté, si je faisais semblant un instant de ne pas saisir la volonté première des deux chefs avec ce livre, je pourrais me dire que c’est peut-être à ça que ressemble le paroxysme de la décadence du système capitaliste : transformer la fin du monde en un concept trendy pour faire la piasse jusqu’à la toute fin. Mais d’un autre côté, on peut aussi y voir une super astuce pour peut-être mieux réfléchir notre situation présente.

Je ne dis pas que l’alarme n’est pas en train de sonner à tue-tête. Je ne dis pas que les dégâts laissés par le XXe et le XXIe siècle ne sont pas gigantesques et qu’on ne se trouve pas devant le plus grand défi de notre histoire. Seulement je me bute constamment à une contradiction, contre-intuitive et finalement contre-productive.

Je me demande si nous ne sommes pas soumis à un double conditionnement de peur et de culpabilité qui annihile notre sens du courage et toute détermination d’agir? Parce que pensons-y, quel est le réflexe juvénile que nous avons lorsque tout va mal et que la faute nous submerge? On se bouche les oreilles, on se ferme les yeux et on attend en boule que ça passe ou, dans ce cas-ci, que ça se termine. Et c’est sans parler de ceux qui, incapables de supporter la perspective de leurs responsabilités, deviennent encore plus irresponsables. On va tous crever de toute façon, disent-ils en jetant leur sac de McDo par la fenêtre de leur gros char.

À tout ça s’ajoute l’idée très curieuse et savamment ponctuée dans le discours populaire, qui nous encourage, surtout si on est caucasien, à cesser de faire des enfants parce que les enfants, ce n’est pas bon pour l’environnement. Donc, d’un côté la science et le divertissement nous terrorisent avec leurs prévisions, leurs statistiques et leurs scénarios catastrophes. De l’autre, tout est pensé pour qu’on se sente coupable de la moindre de nos habitudes, pendant qu’on nous coule en plus dans l’oreille qu’il faut cesser de se reproduire afin d’éradiquer la source polluante première, c’est-à-dire nous-mêmes. Le tout dans le capharnaüm de nos vies effrénées. Non, mais y a de quoi virer fou, avouons-le.

Maintenant, dites-moi : à quoi servirait de changer nos habitudes si la fin du monde est inévitable? À quoi bon éveiller nos consciences si la serviette est déjà jetée? Et pourquoi se donner la peine de bâtir un monde responsable si personne ne nous suit? L’ironie dans tout ça, c’est que c’est justement parce que notre époque a eu la bêtise de se croire la dernière, qu’elle s’est cru le droit de tout cochonner. Or, nous ne sommes pas les derniers et nous avons des devoirs envers ceux qui vont nous suivre.

À l’origine, l’étymologie du terme «Apocalypse» signifie «révélation» et non «fin-du-monde-dans-d’atroces-souffrances». C’est venu plus tard, ça. Quand j’ai entendu Guy A. Lepage entamer la dernière question de son entrevue par : «si l’Apocalypse survient – et ça va arriver – qu’est-ce que vous voudriez manger comme dernier repas», j’ai souri. Déjà, devant les surprenants dons de divination de l’animateur, mais surtout parce je me suis dit que si l’Apocalypse se présentait dans son sens originel, alors ça voudrait dire qu’on aurait collectivement eu la révélation que tout n’est pas perdu, qu’il y a encore de l’espoir. Car n’oublions pas qu’aucun pacte ne vaudra jamais rien sans espoir, mais que l’espoir n’est rien, sans un cœur volontaire. Et que pour qu’un cœur désire, se lève et s’enflamme, il doit croire en demain et en ses enfants.

La majorité ne suivra jamais la marche si c’est pour se faire tout enlever et accuser de tout en échange. On trime trop dur et les réalités sociales et économiques nous ont conditionnés à privilégier la survie immédiate. On n’a pas eu d’autres choix que de suivre la danse. C’est pour ça qu’il me semble que l’astuce induite par le livre de David McMillan et Frédéric Morin serait d’enclencher une mutation identitaire aussi profonde que ne l’a été celle de la Révolution tranquille. De s’appliquer à créer et à trouver le maximum d’équivalences écoresponsables à toutes nos commodités. Laisser tomber, une à une, nos habitudes absurdes et surtout le faire sans en profiter pour abuser les gens et les familles, au revers. Histoire qu’être responsable soit un état accessible à tous et non un privilège. Je suis persuadée que la transition se ferait plus naturellement. On minimiserait la violence des objections et du contre-courant au profit d’un élan de gros bons sens général qui ferait du bien à l’esprit de cohésion. On pourrait avancer mieux et plus vite. Nous sommes assez intelligents pour le faire. Le progressisme, le vrai, et la créativité nous coulent dans les veines, comme la sève dans nos érables. Si un pays, si un peuple peut se mesurer et réussir haut la main ce défit grandiose pour ensuite en propager sainement l’exemple, c’est nous, le Québec. Et entre vous et moi, j’éprouverais la plus grande des fiertés de nous voir passer à l’histoire pour ça. De nous voir naître de ça.

Sur ce, bonne semaine à tous, je m’en retourne tricoter ma manche.