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Le retour du bon Sauvage

Le retour du bon Sauvage
Photo courtoisie

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À force d’étudier l’histoire et de côtoyer les gens des Premières Nations, et plus spécifiquement mes précieux amis Innus de Pessamit, j’ai pris conscience de qu’elle était leur grande volonté, leur véritable quête. Quand une fracture survient dans l’histoire d’un peuple, la souffrance engendrée par cette dernière se répand généalogiquement. Les enfants viennent au monde blessés, mais toujours plus ignorants de la source de leur mal, à mesure que les années passent. Il peut alors s’écouler une infinité de temps où les mêmes malheurs et les mêmes tragédies se répètent comme une malédiction que l’on finit par confondre avec une fatalité identitaire.

Je crois que personne n’ignore encore ce qui s’est passé dans les pensionnats, mais ce que les gens ne savent pas, en revanche, c’est que l’histoire des Premières Nations est loin de se résumer à ce sordide épisode et que, depuis plusieurs années maintenant, une vaste entreprise de redécouverte historique est en cours. Pas que pour une seule question de représentativité dans les livres ou dans la culture, comme on nous en donne l’impression. Les Premières Nations, malgré l’étendue de leurs souffrances, ont compris que le seul moyen qu’elles avaient de sauver leurs générations futures de cette fausse fatalité, était de reconnecter avec leur histoire et leur identité profonde. Car c’est lorsqu’on est dépossédé des deux qu’il ne nous reste plus qu’à nous chercher dans tous les paradis chimériques possibles.

Il va de soi que je suis très heureuse qu’on ajuste le grand récit qui, sans être faux ou unilatéralement corrompu, aborde néanmoins notre histoire nationale par le seul prisme européen. Il ne s’agit pas de dire qu’il est démoniaque, seulement qu’il n’est pas unique. Autrement, pourquoi nos connaissances sur les Premières Nations se limitent-elles généralement aux méchants Iroquois, aux scalps et aux maisons longues? Pourquoi ressemblent-ils aux figurants à plumes des westerns-spaghettis dans notre imaginaire historique? Je nous pose bêtement la question : serait-ce plus juste de nous résumer à nos seuls échecs référendaires pour définir qui nous sommes? Si on part du principe que nous sommes tellement plus que ce que 80 et 95 ont fait de nous, alors il en va très exactement de même pour eux.

Je crois que tout passionné d’histoire qui se respecte ne peut qu’être plus passionné encore par toute cette ère de redécouverte, car l’histoire n’a jamais été aussi vivante. Qui plus est, c’est une vérité universelle qui veut que la réalité historique se trouve toujours au centre de toutes les perspectives. Alors, en toute logique, y amener le point de vue, les réalités et les grandes figures des Premières Nations est un enrichissement qui nous rapproche bien davantage de notre véritable histoire et de notre identité collective. On ne peut qu’en être content, dans la mesure où ça ne se fait pas au détriment de l’intégrité d’un autre peuple. L’histoire, ce devrait être ensemble ou rien. Surtout au Québec, où personne n’aurait jamais pu survivre ou réussir tout seul.

Là où j’ai un sérieux problème, par contre, c’est qu’en prétextant réécrire l’histoire pour y tailler la place qui revient de droit aux Premières Nations, je dépiste une autre volonté, une vieille volonté, qui veut se faire passer pour du progrès. En voulant aseptiser l’histoire autochtone pour ménager les sensibilités, j’y découvre une nouvelle entreprise d’infantilisation, comme celle qu’a menée le clergé jadis ou comme le faisait Rousseau à travers la figure de son bon Sauvage. En rayant de la carte les grands guerriers, les médecins et les philosophes qu’ils étaient, pour en faire des écolos béats et passifs qui n’ont eu qu’à souffrir de la présence européenne néfaste, n’est-ce pas les abuser encore? N’est-ce pas diminuer et ridiculiser la complexité de leur héritage? N’est-ce pas rajouter une nouvelle couche, moins sanglante, je le concède, mais une nouvelle couche tout de même, sur le génocide culturel qu’on dénonce?

S’il y a une chose que j’ai rapidement entérinée au plus profond de moi, dès la première fois où je suis allée à leur rencontre, c’est que les gens des Premières Nations ne sont pas de petits êtres fragiles qu’il nous faut maintenant, en bons progressistes solidaires, avoir la bonté de reconnaître et de protéger. Écorchés, oui, ils le sont, mais pas fragiles. Il y a une force chez les Autochtones que l’on peine à se figurer, tant qu’on n’en a pas été témoin, et dont nous portons, Québécois, une équivalence qu’il nous faudra bien redécouvrir à notre tour.

Il n’y a pas longtemps, j’ai entendu Florent Vollant, du groupe Kashtin, dire dans le magnifique documentaire Innu Nikamu que les Premières Nations ne voulaient qu’une chose : du respect et de la dignité. Ça m’a bouleversé parce que, finalement, n’est-ce pas précisément ce que nous cherchons nous aussi?

Nous avons le devoir de tendre la main, non pas en sauveur, mais en frère, pour protéger et encourager la grande redécouverte de nos mémoires collectives autochtones et françaises des agendas politiques. Nous avons tout à gagner à être partenaires là-dedans comme en tout. Nous devrions célébrer le fait d’être les héritiers du seul endroit où, bien que ce ne fut pas un long fleuve tranquille, la rencontre entre les peuples autochtones et les Européens ne s’est pas faite dans un bain de sang. Nous n’étions pas les Espagnols du XVe siècle. Nous ne sommes pas sans taches, le nier serait criminel, mais nous ne sommes pas couverts de sang et nous avons un passé commun, même s’il a été détourné, qu’il nous faut remettre à jour.

À force de retourner à Pessamit, chaque été, à force de prendre part au pow-wow traditionnel, d’avoir tissé des liens toujours de plus en plus solides, de m’être exposée à la philosophie des Premières Nations et d’avoir pris part à certains de leurs rituels, j’ai pris conscience que nous avons ce qui leur manque et qu’ils ont ce qui nous manque. Nous avons la pleine jouissance de nos droits et du territoire, ainsi la représentativité politique qui leur fait encore défaut. Eux, ils ont la mémoire et la certitude indélogeable que le salut de leurs enfants s’y trouve. Ils possèdent une extraordinaire foi en l’avenir. Ils ont cet instinct de guérison et de profonde résilience dans la solidarité et la grande cohésion. Ils ont ce cœur prêt à pardonner pour mieux aller de l’avant.

Alors, je me dis que si nous voulons être au minimum conséquent avec nous-mêmes, veiller à ce que les livres ne propagent pas de nouvelles bêtises, que ce soit sur les Premières Nations ou sur nous, n’est pas une lutte ou une cause à se relancer comme une patate chaude entre groupuscules intéressés. C’est un devoir de justice et d’équité envers la mémoire de nos aïeux, ainsi qu’envers l’identité de nos enfants. Surtout, c’est la brillante occasion de relancer et de resserrer ces grands liens qui n’auraient jamais dû être tranchés entre nous.