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Langue: méfions-nous du fédéral

CYPRUS-CANADA-DIPLOMACY
Photo d'archives, AFP Justin Trudeau

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On peut se réjouir de la réaction du gouvernement de Justin Trudeau à la crise des services francophones en Ontario.

Il a été ferme. A même peut-être mis assez de pression pour que le gouvernement Ford recule partiellement, hier après-midi. Ironie : Mélanie Joly a su s’imposer comme la défenderesse de la « langue francophone » !

Évidemment, il y a aussi, dans la réaction du gouvernement Trudeau, une bonne part de calcul politique.

Autrement dit, si Doug Ford souhaitait consolider sa « base » en annonçant des coupes dans les services aux Franco-Ontariens, les libéraux d’Ottawa avaient eux aussi des terreaux à cultiver en pestant contre les coupes annoncées à Toronto ; mais aussi face à la réaction lâche des conservateurs d’Andrew Scheer.

Le PLC doit satisfaire son électorat naturel en Ontario, dont les francos. Mais surtout, il veut conserver l’appui des francophones du Québec qui ont renoué avec lui en 2015 après 10 ans de colère post-scandale des commandites.

Se méfier

Il reste qu’en matière de droits linguistiques, les Québécois doivent se méfier d’Ottawa, surtout des libéraux fédéraux. Cela pourrait avoir des effets chez nous.

Dans le passé, combien de fois et de combien de manières le fédéral a-t-il empêché le Québec de mener sa propre politique linguistique.

Car le principe qui guide le fédéral, c’est celui de l’égalité de traitement absolue de toutes les prétendues « minorités » de langue officielle.

Pierre Elliott Trudeau, père de Justin, a inscrit le gène de la symétrie dans la dynamique linguistique de notre Dominion.

Pourtant, la réalité linguistique, tout le monde en conviendra, est profondément asymétrique : le français est beaucoup moins puissant que l’anglais au Québec, au Canada et dans le monde.

Mais dans la réalité juridique canadienne, dans la logique d’Ottawa, c’est la symétrie qui doit régner, à l’instar de ce qu’il prône dans l’affichage fédéral : PONT-BRIDGE.

Le philosophe Will Kymlicka note ceci, dans La voie canadienne (Boréal) : « Le principal effet du bilinguisme “d’un océan à l’autre” n’a pas été de rendre la perspective de vivre à l’extérieur du Québec plus réaliste pour les Québécois, mais plutôt d’assurer que de vivre au Québec demeure une option viable pour les anglophones. »

L’anglais favorisé

Si l’on fouille dans les vieux principes constitutionnels de 1867 toujours en vigueur, il y a un déséquilibre... mais en faveur de l’anglais! L’article 133 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique accorde des garanties moins grandes aux francophones hors Québec qu’aux anglophones du Québec.

Ces derniers sont privilégiés, mais se comportent comme s’ils ne formaient qu’une minorité « miroir » des francophones ailleurs dans le ROC.

Évidemment, avec le contrôle de leurs nombreux hôpitaux, des commissions scolaires, l’existence des trois universités anglophones, le sort des communautés anglophones du Québec est infiniment différent de celui des communautés francophones ailleurs.

La loi 22, qui a fait du français la langue officielle du Québec, et la loi 101, par la suite, ont cherché à contrebalancer une réalité favorable à un anglais puissant.

La quête d’un statut constitutionnel particulier pour le Québec (société distincte, reconnaissance en tant que nation) visait justement à officialiser cette asymétrie, dans l’esprit de ce qu’on appelait jadis la « discrimination positive ».

Mais la constitution de 1982 a au contraire consacré un symétrisme rigide dans le droit canadien et les institutions fédérales.

En somme, si jamais le gouvernement Legault, dans les prochaines années, tentait de renforcer ou de moderniser la loi 101, ou d’adopter des mesures pour favoriser le français, il est très probable que le fédéral lui fasse obstacle en prétextant, comme il l’a fait dans le passé, une attaque contre une minorité. En réclamant de la symétrie.

Le carnet de la semaine

FRANGLAIS CONSERVATEUR

Les conservateurs d’Andrew Scheer n’ont pas été très habiles dans l’affaire des coupes dans les services aux francophones. La « merde volant en escadrille » (célèbre phrase de Jacques Chirac), vendredi, ils ont oublié de traduire un mot clé d’un message Facebook où ils critiquaient le gouvernement libéral et plus précisément la mise à jour économique du ministre canadien des Finances, Bill Morneau. En citant un passage du journal le Financial Post, le PC se demandait si le gouvernement se « soucie de la competitiveness » (SIC). Après que la ZoneAssnat du Journal eut signalé la coquille, la publication a « faded away » !

« DONT » M. LEGAULT, « DONT »

Pas facile de parler français en public sans trébucher. Il faut être indulgent, j’en sais quelque chose. (Me réécouter est parfois une torture.) Il reste qu’à l’Assemblée nationale, nos oreilles saignent souvent. Cette semaine par exemple, notre premier ministre a carrément dit : « L’autre dossier “que” je veux vous parler. » « Dont », M. Legault, « dont » ! Autres douleurs : j’ai entendu la ministre Geneviève Guilbault, dont le français est très précis, parler de l’« Assemblée législative ». Euh, celle-ci est nationale depuis 1968 ! Enfin, j’ai noté le début d’une phrase de la ministre de la Justice, Sonia LeBel, une autre qui maîtrise habituellement très bien le français : « J’ai certains enjeux au niveau de voir... » Aïe !

JOURNALISME FRANGLAIS

Je profite de la crise linguistique en Ontario et du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes pour souligner certaines habitudes linguistiques dans nos rédactions qui hérissent le poil des #mononc101 comme moi. Alors que dans nos textes, nous sommes souvent de fiers francophones ; alors que nous tentons d’éviter anglicismes et mots anglais, il en est tout autrement dans notre langage quotidien au moment de la production. Pensons à ceux-ci : « lead », « front », « side », « spread », « breaking news », « follow », « scrum », « photo op », « pool média », « pre-tape », etc. Un journalisme en français est possible !

La citation de la semaine

« J’ai les mêmes contradictions que tous les Québécois »

– Catherine Dorion, députée de Taschereau de Québec solidaire, expliquant qu’elle a acheté une voiture à essence.